L'homme en pièces détachées est-il toujours humain ?

Interview du Figaro Magazine par Jean-Marc Requin, 21 février 2004

Qui sera l’homme du futur ?


De manière schématique, on peut considérer qu’il existe deux visions de l’homme du futur. L’une proche de la science fiction, à laquelle je n’adhère pas, et l’autre qui se rapproche d’une démarche de « technologue humaniste », avec laquelle je me sens plus à l’aise. La première vision débouche presque toujours sur le « mutant », le « cyborg » ou « l’homme bionique ». Le mutant c’est un être vivant qui se modifie par des mutations biologiques. Le cyborg, un homme-robot ou un être humain dont la biologie s’est mécanisée et la mécanique « biologisée ». Et l’homme bionique, un être qui intègre des parties bioniques remplaçant ou augmentant des fonctions déficientes. Ma vision personnelle se fonde sur une co-évolution de l’homme et de la société. Je l’appelle une évolution anthropo-technico-sociétale. Ce qui signifie que la transformation de l’homme me paraît inséparable de son intégration dans la société qui, elle-même, le transforme en retour.

 

Quelles sont les grandes évolutions à venir ?


Il existe trois types d’évolutions qui s’accélèrent : l’évolution biologique, technologique et numérique. La première a demandé des millions d’années. Elle se réalise « en direct » dans la nature par essais et erreur. C’est le monde réel. Puis l’homme émerge avec son cerveau et crée le monde imaginaire. Il peut inventer dans sa tête une roue par exemple et en faire le dessin. Cette relation entre le monde réel et le monde imaginaire favorise l’accélération de l’évolution technologique qui se déroule en quelques siècles. L’homme invente alors l’ordinateur, le cyberespace et à partir de là, vient s’insérer un troisième monde, le monde numérique, le « virtuel ». Dans ce monde, on peut inventer des objets, mais aussi les fabriquer et les faire fonctionner à travers des simulations, ce qui induit la prodigieuse accélération de l’évolution que nous vivons aujourd’hui.

 

Quel sera l’impact pour l’homme ?


L’évolution vers l’homme du futur est une évolution par extériorisation de fonctions, sous la forme de prothèses qui s’interconnectent. Les premières prothèses inventées sont des prothèses de nature physique. Par exemple, l’homme se déplace avec ses jambes, mais pour aller plus vite ou tirer de lourdes charges, il invente la roue. Sa mémoire, il l’extériorise par l’écriture et le livre. Ensuite viennent l’aile de l’avion qui imite l’oiseau, l’appareil photo pour l’œil, l’Internet pour certaines extensions du cerveau. Depuis, les prothèses physiques se sont transformées en prothèses numériques qui se connectent entre elles, créant l’être humain d’aujourd’hui intégrant une série d’outils qui le relient à un « macro organisme planétaire », que j’ai appelé dans mon livre « l’Homme Symbiotique », le cybionte (cyb de cybernétique et bio de biologie). L’homme du futur sera le résultat d’une complémentarité, et il faut l’espérer, d’une symbiose, entre un être vivant biologique et ce macro organisme hybride (électronique, mécanique, biologique) qui se développe à une vitesse extraordinaire sur la Terre et qui va déterminer, en partie, son avenir.

 

Voyez-vous des limites à cette évolution ?


Il existe schématiquement trois étapes dans l’évolution vers l’homme de demain. L’homme « réparé », qui apparaîtra de plus en plus fréquemment avec des greffes, ou des prothèses. L’homme « transformé », implanté de puces bioélectroniques créant des circuits internes capables de détecter des erreurs métaboliques et de les corriger, par exemple pour la maladie de Parkinson. De tels implants pouvant être également une rétine artificielle ou une pompe à insuline détectant l’excès de glucose dans le sang. L’homme transformé peut intégrer les avantages de l’intelligence artificielle, coupler son cerveau à des cerveaux informatiques qui l’aident à traiter des problèmes complexes. Cet  homme est  de surcroît  transformé par les nouvelles interfaces homme/machine. C’est une transformation par « explantation » plutôt que par « implantation ». Il devient ainsi le « neurone » d’un réseau plus grand que lui, auquel il s’interface. Ces transformations vont se faire, mais il faut placer les barrières éthiques nécessaires pour évaluer les conséquences pour l’humanité de telles avancées technologiques et éviter les déviances. Enfin, la dernière étape est celle de l’homme « augmenté », pour lequel j’ai des réserves. Elle peut en effet conduire au « surhomme ». Une évolution susceptible de créer des différences entre les alphas, les bêtas, ou les gammas, comme le pressentait Aldous Huxley dans le « Meilleur des mondes ». Sur un plan éthique, il faut s’y opposer, car cette dérive créerait des fossés profonds entre les êtres humains. 

 

Ces transformations posent-t-elle un problème d’identité pour l’homme ?


Un être vivant implanté ou augmenté, fait de pièces détachées, est-il toujours un être humain ? Des chercheurs ont déjà réussi à transférer l’information venant du cerveau d’un singe vers des bras articulés artificiels situé à 1000 km de distance via internet. Le singe qui voyait des aliments sur un écran de télévision, arrivait à les saisir à distance juste par la pensée. Mais la représentation d’un corps ainsi étendu reste-elle dans la tête ? Nous connaissons les endroits du cerveau qui servent à manipuler les membres. Mais si nous pouvons animer des bras à distance, ce corps étendu est-il toujours un corps ? Je pense que non, car nous touchons au fondement même de la nature humaine. Il faut réfléchir à ce que nous sommes en train de faire pour ne pas altérer ce qu’il y a de plus naturel en l’homme, qui fait son originalité et sa force : sa capacité de ressemblance et de différence avec les autres.  Et un être implanté, transformé, explanté ne répond plus aux mêmes critères

 

Comment canaliser les avancées dans ce domaine ?


Plusieurs niveaux de régulation sont envisageables. La communauté scientifique qui publie ses travaux en respectant certaines règles, exerce un premier niveau de régulation sur les déviances possibles. Ce premier niveau doit s’accompagner d’une démarche éthique : bioéthique (biologie), infoéthique (information) et écoéthique (écologie), pour ne pas faire n’importe quoi sur l’être humain et maîtriser le monde que l’on va laisser à nos enfants. Cette démarche doit rassembler des autorités morales, religieuses, scientifiques, politiques. Le troisième niveau est celui du consensus citoyen, capable d’influer sur des sujets qui concernent directement les individus en société (la vache folle, le clonage thérapeutique, la pollution industrielle etc.). Enfin une régulation politique, au sens le plus élevé du terme. Soumis à des arbitrages constants sur les choix de société, sur les budgets qu’ils nécessitent, et sur les hommes capables de les conduire, le Politique se retrouve dans des situations d’arbitrage et de décisions pesant lourdement sur la construction de l’avenir.

 

Biologie, informatique, électronique, etc., nous assistons à une fusion des disciplines scientifiques ?


Dans mon livre le Macroscope paru en 1975, j’ai longuement évoqué la systémique, c’est-à-dire l’intégration de plusieurs disciplines, dans une vision transdisciplinaires. Et dans l’Homme Symbiotique, j’ai abordé les « sciences de la complexité », qui démontrent que de nombreux domaines scientifiques se marient. Avant, nous pensions les évolutions en terme de disciplines scientifiques, de causalité linéaire. Aujourd’hui, nous vivons un compromis permanent entre ce qui est train de se construire ou de se déconstruire. Une sorte de chaos organisé ou désorganisé, dans lequel les arbitrages sont permanents. C’est ce monde en construction/ déconstruction qui me paraît plus porteur d’une vision moderne du futur que l’ancienne approche linéaire dans laquelle les mêmes causes produisent les mêmes effets.

 

Ce phénomène semble s’accélérer aujourd’hui ?


Le réseau Internet participe au phénomène d’autocatalyse, d’autosélection, d’autoaccélération, propre aux sociétés les plus développées. Certains pays se développent à une vitesse accélérée par l’intermédiaire et les effets amplificateurs d’une sorte de « masse critique informationnelle ». Ils l’entretiennent et accélèrent leur évolution en drainant à leur profit des flux énergétiques et informationnels qui pourraient profiter à d’autres, ce qui les isole progressivement au cours de cette évolution accélérée. Les avancée des technosciences conduisent à un emballement. Mais cet effet boule de neige crée des distorsions économiques, culturelles, politiques, philosophiques, éthiques à l’échelle de la planète. Cela ne veut pas dire qu’il faille ralentir cette évolution mais plutôt que cette évolution doit être ouverte sur les autres, altruiste, de manière à leur faire bénéficier des avantages et à éviter les inconvénients, tout en en respectant les différences culturelles et les approches locales.

 

La France est-elle bien placée dans cette course à l’évolution ?


Dans le domaine de la recherche, l’autocatalyse du système se fait surtout aux Etats-Unis par suite des effets de cette masse critique informationnelle détenue et partagée par les laboratoires universitaires, les « start-ups », l’industrie. Nous assistons également à une montée en puissance de l’Asie, notamment avec la Chine. Actuellement, la recherche française a des talents considérables, mais elle est trop isolée. Par contre, la recherche européenne a un rôle à jouer pour faire contrepoids à ces deux pôles. Non pas en ponctionnant des fonds dans la recherche de chaque pays qui ont déjà les difficultés que l’on sait, mais en lançant des emprunts à long terme, appuyés sur le PNB européen, par l’intermédiaire des grandes banques européennes. Et ce, afin de réalimenter les laboratoires et d’apporter une force compétitive face à la recherche américaine et asiatique. Pour atteindre cette masse critique européenne, il faudra sans doute passer par une telle politique d’emprunts permettant d’investir dans l’intelligence, clés de la construction solidaire de l’avenir.

 

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