"Je suis déçu, frustré et inquiet"

Interview de Joël de Rosnay sur le projet Maurice Ile Durable par Fabrice Acquilina pour l'Express de l'Ile Maurice - 21 mai 2014

Les énergies renouvelables font faux boom. Et avec elles, les promesses d’une île durable. La faute à qui ? Joël de Rosnay, conseiller du Premier ministre, va au charbon et c’est sans concession.
 
Les énergies vertes sont dans le rouge. Etes-vous inquiet ? 
Oui. Maurice est une île bénie des dieux où toutes les formes d’énergies renouvelables coexistent. Malgré cette chance, le pays est en train de rater le tournant des énergies renouvelables [Il y a 10 ans, 27% de l’électricité mauricienne était d’origine renouvelable. Aujourd’hui, cette part est de 20%, ndlr] et cela à cause d’intérêts privés et à court terme. Tout s’accélère au niveau mondial et Maurice regarde la comète passer. Nous étions en avance, nous sommes désormais en retard. Ce n’est pas faute d’avoir défini, dès 2007, ce qu’il faut faire pour que Maurice soit autonome en énergie à l’horizon 2040. Tout cela est extrêmement regrettable.
 
Vous êtes rarement aussi alarmiste…
(Mine grave) Nous sommes en train de rater le coche, c’est décevant.
 
Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ?
Les responsabilités sont nombreuses, tant au niveau du gouvernement que des industriels. Ces derniers sont craintifs et mal informés. Côté gouvernement, malgré un affichage médiatique et politique parfois important, des actions en profondeur ne sont pas entreprises, on se contente d’annonces dépourvues d’un suivi pratique. Plus grave encore, le pays s’apprête à donner suite à des projets de centrales à charbon qui vont diamétralement à l’opposé de l’esprit MID.
 
Quand vous expliquez cela au Premier ministre, que vous répond-il ?
Il prend consciencieusement des notes et me dit qu’il va voir ce qu’il peut faire...
 
N’est-ce pas déjà tout vu en sachant que CT Power a obtenu le feu vert des autorités ?
Ce projet n’est pas en aussi bonne voie qu’on le dit, la résistance s’organise. Clairement, Maurice n’a pas besoin d’une nouvelle centrale à charbon. L’ensemble du pays pourrait être irrigué en électricité grâce à un mix énergétique à moduler en fonction des saisons et des régions. Augmenter la part du charbon est une aberration, la National Energy Commission l’a démontré dans un excellent rapport paru en octobre dernier.
 
Combien d’aberrations allez-vous encore avaler ?
(Il souffle) Figurez-vous que je compte en avaler de moins en moins. Surtout lorsque ces aberrations vont à l’encontre du «rêve» que j’ai pour le pays où je suis né.
 
L’argument souvent avancé est que le charbon vaut mieux que le black-out…
C’est l’illustration parfaite d’une vision politique courttermiste et de la victoire de micro-intérêts sur l’intérêt général. 150 mégawatts, ce n’est rien à produire avec une combinaison de renouvelables. C’est 40 mégawatts de vent, 60 de biomasse et 50 d’hydroélectricité, on les a. Maurice n’a pas besoin d’une centrale à charbon.
 
Vous semblez découragé. Le projet MID vous passionne-t-il toujours ?
(Enthousiaste) Il me passionne plus encore qu’en 2007, quand le Premier ministre m’a proposé de devenir son conseiller ! Je vois les progrès réalisés par de nombreux pays. Des expériences menées au Maroc, au Kenya ou en Afrique du Sud démontrent que l’on peut combiner efficacement et à moindre coût les sources d’énergie renouvelables. Ces pays progressent, pas nous. C’est pour cela que je suis déçu, frustré et inquiet.
 
A Maurice, voulons-nous vraiment développer les énergies renouvelables ?
«Nous», c’est qui ?
 
Les politiques et les industriels…
(Il réfléchit) Non, ils ne veulent pas vraiment. Les politiques sont souvent préoccupés par d’autres intérêts. Les industriels sont la solution, en particulier ceux du tourisme, ils peuvent faire décoller MID. Mais ils pensent que les énergies renouvelables sont chères et pas encore au point technologiquement, ce qui est faux.
 
Quelle est la responsabilité du gouvernement ?
Les ministères n’ont pas su fédérer la population mauricienne autour du projet MID 5E. Faute de cette impulsion, les différentes parties prenantes - industriels, mouvements associatifs, universitaires, grand public - ne se sont pas impliquées. Aujourd’hui, aux yeux des Mauriciens, MID est une utopie, c’est de la science-fiction. Parallèlement, de puissants lobbys travaillent pour la promotion des énergies fossiles, notamment le pétrole et le charbon. Ces gens-là ralentissent les initiatives pour le mix énergétique. Des vested interests poussent à la réalisation de projets générateurs de profits à court terme qui sont très éloignés des intérêts à long terme des Mauriciens.
 
Les lobbys sont partout, cela n’empêche pas certains pays d’avancer...
L’île Maurice n’a qu’un gros million d’habitants. La «masse critique» des citoyens et des ONG est encore trop faible pour exercer un contrepouvoir efficace. Mais ça monte progressivement.
 
Ces lobbys, leur parlez-vous ?
Non, ce n’est pas mon rôle. De toute façon, vous ne leur ferez jamais comprendre que leur intérêt à court-terme nuit à l’intérêt du pays à long-terme, ce n’est pas leur problème.
 
Dès lors, reste à brûler nos ambitions d’île durable ?
(Les mains au ciel) Surtout pas ! Rien n’est perdu, il suffit d’une volonté politique soutenue par la population.
 
Que préconisez-vous ?
Premièrement, il faut mettre un terme aux projets de centrales utilisant du charbon. Non seulement ils nuisent à l’image internationale de Maurice, mais ils rendent impossibles les investissements étrangers dans les filières renouvelables. Deuxièmement, replacer MID au centre des prochains budgets, avec une communication publique importante du ministre des Finances sur le bien-fondé d’une politique axée sur le développement durable.
Et troisièmement, créer un Comité interministériel pour la transition énergétique (CITE).
 
Encore de la paperasserie ! Et si l’on impliquait plutôt la population…
Bien évidemment qu’il faut le faire ! Rien ne pourra se faire sans l’implication des Mauriciens, en particulier les jeunes. Mais si l’on ne crée pas des ponts entre les ministères, rien n’avancera. CITE aurait trois missions : rassembler les efforts dispersés des ministères, démontrer chiffres à l’appui la pertinence du mix énergétique et lancer un programme d’investissements sur vingt ans pour promouvoir les filières renouvelables.
 
Pourquoi ne pas confi er cette mission au CEB ? 
Parce que le CEB, dans sa structure actuelle, freine le développement de MID. Non seulement il est juge et partie en matière d’énergie, mais son organisation pyramidale est dépassée. Le CEB ne voit que des grosses centrales et des câbles qui vont de la centrale aux abonnés. Ça, c’est la vision des années 1970. Aujourd’hui, on décentralise la production et on encourage la société collaborative. Construisons la, cette société ! Cela passe par une transformation du CEB en Central Energy Board, qui agirait comme broker et comme conseiller.
 
Que répondez-vous aux industriels pour qui «les renouvelables, c’est bien joli mais c’est cher» ?
(Il monte dans les décibels) C’est totalement faux ! En 2014, cet argument n’est plus vendable. En combinant les énergies entre elles, les coûts diminuent considérablement. Il est tout à fait possible, par exemple, de construire des villas IRS à «énergie positive» [qui produisent plus d’électricité qu’elles n’en consomment, ndlr].
 
Comment dépasser le problème d’intermittence de la production d’énergie ?
Là encore, ce n’est plus un problème. Dans le mix énergétique, les ressources permanentes (biomasse, hydroélectricité, géothermie) compensent les ressources intermittentes (soleil, vent). Il y a également des possibilités de stockage. Les lobbys du pétrole et du nucléaire nous disent que c’est impossible, c’est un mensonge. Je suis en contact avec le ministre de l’Energie en Allemagne, ce pays est en train de stocker des milliards de mètres cubes d’hydrogène pour fabriquer de l’électricité ; Maurice peut le faire aussi ! Avec la biomasse, plutôt que de produire du bioéthanol, nous pourrions fabriquer de l’hydrogène grâce à la photosynthèse. Les débouchés sont extraordinaires.
 
Une autre façon de régler le problème de l’intermittence n’est-il pas d’adapter l’offre à la demande ?
Absolument. C’est le principe d’une smart grid ou réseau intelligent de distribution électrique. Ce système permet de rendre chaque citoyen responsable de sa consommation énergétique, via un smartphone. Il suffit d’installer des puces électroniques sur le réseau existant et de les connecter à des smart meters dans les foyers. Cette technologie qui fonctionne déjà en France serait un outil formidable pour Maurice. Les 13 et 14 juin, justement, Paris accueille un colloque international sur les smart grids. Il serait opportun que des responsables mauriciens puissent y assister.
 
Encore faudrait-il que MID respire encore…
Rien n’est trop tard.
 
Pour le Kollectif pu lenerzi renouvelab (KLR), le projet est «cliniquement mort»
Je ne suis pas d’accord, il peut être réanimé, rien n’est irréversible. Une île 100% verte à l’horizon 2050 est un scénario encore tout à fait crédible.
 
Et si vous vous trompiez ? Et si cette belle idée n’était pas à notre portée ?
Ce serait un échec politique, social, économique et humain retentissant. Il n’y a pas de démocratisation de l’économie possible sans démocratisation de l’énergie. Les gens ne peuvent pas construire leur futur s’ils sont dominés par des pouvoirs pyramidaux puissants qui dictent leur façon de s’approvisionner en énergie. Cela aurait des conséquences désastreuses sur l’alimentation, les communications, etc. Les Mauriciens seraient privés d’une certaine forme de liberté.
 
Vous n’avez pas pris de gants depuis le début de cet entretien. Etes-vous sur le point de rendre votre tablier de conseiller ?
(Direct) Ce n’est pas la question.
 
Maintenant, ça l’est…
J’ai fait le choix de m’impliquer bénévolement dans ce projet parce qu’il me passionne, et parce que c’est de mon pays dont il s’agit. Mais je n’ai ni contrat ni convention avec le gouvernement mauricien. Je suis in and out quand je veux et quand ils veulent. C’est une position extrêmement souple et amovible, dans un sens comme dans l’autre.
 

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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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