Internet dans 5 ans

Débat en direct dans l’auditorium d’AOL France, 8 décembre 1998

AOL France : Joël de Rosnay, bonsoir !

Joël de Rosnay : Bonsoir

AOL France : Le sujet que vous souhaitez aborder avec nos abonnés est "Que sera Internet dans 5 ans"... Pouvez-vous nous en donner quelques idées ?

Joël de Rosnay : D'abord, ce qui va tout changer, c'est l'augmentation des débits permettant de recevoir des images et du son de bonne qualité. Ensuite, ce sera l'internet mobile, c'est-à-dire consultable à partir de téléphones portables ou d'assistants personnels numériques. Ce sera également l'avènement des agents intelligents qui nous aideront à naviguer dans cet océan d'information que seront les 10 milliards de pages web de 2003. Voilà pour le hors-d'œuvre !;-)

Question de Titof37 : Quel avenir donnez-vous à Internet ?

Joël de Rosnay : Internet n'est pas un réseau, mais un protocole informatique qui permet à des ordinateurs très différents de partager des ressources à l'échelle internationale, en utilisant aujourd'hui les 700 millions de lignes du réseau téléphonique. Il faut donc considérer internet comme un système de communication plutôt qu'une technique de communication. J'ajouterais même que c'est un "écosystème informationnel", un nouvel espace-temps, un " cyber-espace-temps ". Son avenir est donc illimité, comme celui de l'imprimerie, de la télévision, qui se poursuivront même si d'autre techniques assureront, dans certains cas, les relais.

Question de MRGIM : Peut-on imaginer qu'Internet proposera une galerie marchande, de la formation où chacun à domicile, à l'école, en entreprise viendra choisir sa formation "clé en mains" selon ses besoins, comme on choisit un nouveau costume pour sa prochaine soirée ?

Joël de Rosnay : Un des phénomènes typiques d'internet aujourd'hui, ce sont les "portails" qui regroupent un certain nombre de fonctions. Je pense que nous allons connaître des "portails d'éducation" plutôt qu'une galerie marchande, dans lesquels, effectivement, on trouvera à la carte une formation adaptée à ses besoins. C'est la personnalisation de l'éducation et de la formation professionnelle qui représentera, à mes yeux, une des caractéristiques du réseau multimédia interactif de demain.

Question de Tatavero : Quelle population internet va-t-il toucher ? Monde du travail ? Etudiants ? Famille ?

Joël de Rosnay : Il y a déjà 130 millions d'internautes dans le monde (dont 80 millions aux Etats-Unis !), ils seront 400 millions en l'an 2000. Les études montrent qu'internet touchera toutes les couches de la population : familles, étudiants, enseignants, monde du travail, entreprises, etc. Les prix des ordinateurs diminuent, les connexions deviendront gratuites, et les logiciels verront également leurs prix se réduire. Comme la télévision couleur et le téléphone portable, que l'on considérait comme réservés aux plus favorisés, l'internet va se démocratiser dans les 10 prochaines années, y compris, comme on le voit déjà, pour les pays en développement.

Question de SebR01 : Comment un ancien directeur de l'institut Pasteur en est-il venu à s'intéresser à internet ?

Joël de Rosnay : Quand j'ai travaillé aux Etats-Unis sur "Biologie et informatique" au MIT, j'ai été amené à utiliser le réseau "ArpaNet" (l'ancêtre d'internet) pour la messagerie, dans le cadre d'un réseau de biologistes appelé "BioNET". Tout naturellement, de retour à l'Institut Pasteur, entre 1975 et 1985, j'ai utilisé les réseaux à ma disposition pour communiquer dans le monde entier avec des correspondants. En plus de BioNET, nous utilisions beaucoup la "source", sorte de web primitif avant internet. J'ai donc assisté à la naissance du net, à l'arrivée des navigateurs (Mosaic à ses débuts), et c'est pourquoi j'ai continué à l'utiliser, bien que venant du monde de la chimie et de la biologie plutôt que de l'informatique.

Une remarque de Marinegou : Internet consultable par les mobiles, ce n'est pas dans 5 ans, c'est tout de suite...

Joël de Rosnay : Bien sûr ! Mais sur un petit écran et en noir et blanc. De plus, il faut adapter les pages HTML aux écrans des "assistants personnels numériques" ou des téléphones portables. Je pense que dans les 5 ans, nous allons voir arriver des APN (Assistants Personnels Numériques) dotés de capacités de téléphonie à haut débit (2 megabits/seconde) et d'écrans couleur d'une taille acceptable, en attendant les lunettes connectables à l'APN, et qui projetteront devant vos yeux un écran virtuel de 50x50 cm!

Question de Plochrist : N'y a-t-il pas un danger de ségrégation sociale ou d'exclusion entre ceux qui pourront accéder à Internet (et donc payer pour cela) et les autres ?

Joël de Rosnay : Oui, il existe. Surtout si on considère ce phénomène de manière statique, comme si tout était "gelé" une fois pour toutes. En revanche, si on observe le développement d'internet dans un cadre dynamique et évolutif, on peut lui appliquer les mêmes règles que pour le livre, le téléphone, la télévision, l'automobile. Au départ, ces techniques étaient réservées aux plus riches. On sait aujourd'hui qu'elles se sont largement démocratisées dans l'intérêt de tous.

Question de SophiePiaz : Que deviendront les contacts humains ? Est-ce une vie par procuration qui nous attend ?

Joël de Rosnay : C'est un nouveau risque, et il ne faut pas le négliger. Quand le livre est sorti, les clercs ont dit que c'était la pire des choses car il réduirait les contacts humains, appauvrissant la communication par l'intermédiaire du papier imprimé, et non plus par la voix en direct. Pour Internet, et les écrans en général, on retrouve les mêmes craintes. Il y a un risque d'isolement, et en même temps une formidable chance de communication et d'interaction. Plus le monde se dématérialise par l'électronique, plus il nous faudra compenser cette virtualité par la réalité du contact humain.

Question de Rabion1 : Chacun pouvant être porteur d'information, ne doit-on pas craindre à moyen terme le chaos de ce nouvel espace ?

Joël de Rosnay : La force d'internet, ce n'est pas seulement l'interactivité, mais l'inter-créativité. Chacun peut être à la fois créateur d'information et récepteur, alors que dans les systèmes de réception pyramidale d'information (exemple : la télé, l'édition ou la presse), nous sommes généralement des récepteurs passifs. La participation de tous crée effectivement un océan d'information dans lequel on peut se noyer. Comme pour l'océan, il faut des méthodes pour tenir son cap et atteindre sa destination. Cela s'appelle "moteur de recherche", signet, base de donnée, filtre sélectif, newsgroup, forum, dossier à créer et à consulter, agents intelligents. Sans méthode et sans outil, on aboutit effectivement au chaos trop d'information tue l'information... C'est ce que j'ai souvent appelé "l'info-pollution". Et c'est pourquoi je préconise une "diététique de l'information" qui, à l'instar de la diététique alimentaire, permet de choisir et sélectionner ce que l'on pense être bon pour soi.

Question de Stebe3138 : Quel avenir pour la transmission des images et sons pour communiquer en direct ?

Joël de Rosnay : Le média du futur, paradoxalement, n'est pas pour moi internet, mais la télévision numérique avec la capacité de navigation offerte par l'internet. C'est de la fusion des deux que naîtra dans les 5 à 10 ans la capacité de transmission des images et des sons pour communiquer en direct. Sans parler, bien entendu, de l'image plein écran et du son stéréo, qui seront courants avec les hauts débits dans les années avenir, on peut envisager de la visiophonie de bonne qualité, bi-latérale ou en groupe, et surtout la création d'émissions télévisées par les usagers eux-mêmes, diffusées sur "internet 2 ou 3"... Le phénomène actuel des "home-pages" (pages personnelles) et leur prolifération se transformera, j'en suis convaincu, en phénomène des "home-channels" (chaînes personnelles de télévision), pour le meilleur et pour le pire.

Question de Eracca : surfer d'infos en infos, n'est-ce pas le risque de ne rien retenir, pour une génération qui n'a plus le réflexe d'ouvrir un dictionnaire ni de savoir comment chercher une info ?

Joël de Rosnay : Absolument d'accord. Brasser de l'information ne signifie pas "acquérir des savoirs". Surfer sur internet, si cette activité n'est pas contextualisée ou encadrée, peut conduire à un papillonnage stérile, analogue au zapping à la télé. D'où l'importance, à mes yeux, d'intégrer des données dans des informations, des informations dans des savoirs, des savoirs dans des connaissances, et des connaissances dans des cultures. Grâce à ce processus, surfer sur internet peut être extrêmement fécond, mais cette action implique une médiation, et c'est là où l'on retrouve le rôle fondamental des enseignants, des parents, du grand frère ou de la grande sœur, ou à l'inverse de la petite sœur de 12 ans qui en sait beaucoup plus que ses parents.

Question de SebR01 : Pensez-vous qu'il faut réglementer internet ?

Joël de Rosnay : Oui, il faut trouver de nouvelles voies de réglementation adaptées au phénomène internet. Pourquoi ? Parce que le réseau est essentiellement horizontal, transversal, décentralisé, délocalisé, et qu'il est extrêmement difficile d'appliquer la loi, lorsqu'elle est issue des règlements traditionnels s'appliquant dans une société géographiquement déterminée, et structurellement pyramidale. Il y a des cas où il faut réglementer, notamment pour des contenus que la loi ou la morale réprouvent, il en est d'autres où il faut laisser le système tenter se réguler par lui-même. La grande question est : par où on commence ? Du haut vers le bas ? Du gouvernement vers les citoyens ? Et c'est le risque ultime de la censure, on en connaît les effets. Ou du bas vers le haut des individus vers la communauté, mais nous ne sommes pas encore suffisamment mûrs. La solution viendra à mes yeux d'une double démarche descendante et ascendante, c'est-à-dire à partir de réglementations internationales, et d'une démarche citoyenne d'auto-régulation.

Question de Mitopama : A quel horizon peut-on envisager une conférence telle que celle-ci en direct et avec le son ?

Joël de Rosnay : Je pense que nous sommes très proches d'une telle éventualité. Déjà sur le Net, nous communiquons en images avec des universitaires distants de milliers de km, en utilisant "Net Meeting" ou "CU-SeeMe". L'écran est petit, l'image est saccadée, c'est la faute des "bas débits" du téléphone. Tout va changer avec des débits compris entre 2 et 200 megabits/sec, que permettent déjà la fibre optique, le câble de la télévision, l'ADSL, ou le satellite. A mon avis, en 2003, la communication visiophonique sur grand écran, en temps réel, avec son synchronisé stéréo, permettant une conférence de ce type et la réponse aux questions, sera courante.

Question de Seb3138 : Imaginez-vous une fusion entre les différents outils pour se connecter à Internet (ordinateur, télés, téléphone, liaison par câble ou par ligne téléphonique) ?

Joël de Rosnay : Oui. La fusion se traduit par le mot à la mode de convergence". Cela veut dire que la télévision, l'ordinateur et le téléphone fusionnent tout en continuant à ce distinguer dans leurs créneaux respectifs. Ce qui fait la dynamique de l'internet aujourd'hui, c'est justement l'intégration des outils. Après l'ordinateur portable multimédia qui intègre un modem, un lecteur de CD Rom, un écran couleur, nous allons voir ces fonctionnalités s'ajouter aux téléphones et aux téléviseurs. Les logiciels eux-mêmes sont déjà le résultat d'une intégration. Un navigateur moderne, qu'il s'agisse d'Explorer de Microsoft, ou de Navigator de Netscape, s'appelle "une plateforme". Ce terme caractéristique désigne l'intégration de fonctions permettant le traitement de texte, la présentation de graphiques ou de photos en JPEG ou d'images en GIF, de sons ou d'images grâce à des "plug-in", de la messagerie, du "chat", et même de la visiophonie ou du 3D. Cette notion d'intégration est fondamentale pour l'avenir de l'internet.

Question de Spk41q : Vous parlez d'éducation et d'autres services de l'internet. Ces projets ont pour but de permettre l'accès au savoir et donc l'égalité devant le savoir. Or l'accès à internet était, est, et sera (?) inégal. Il n'y a pas d'égalité pour les vitesses d'accès.

Joël de Rosnay : Vous avez parfaitement raison. Si une entreprise anglaise veut se connecter à une entreprise allemande, elle aura intérêt à passer par les Etats-Unis. De même, en tant qu'individus, nous communiquons entre deux villes éloignées de quelques km, et il est fort probable que nos emails transitent par les Etats-Unis. Pourquoi ? Parce que les hauts débits - autrement dit les autoroutes de l'information - ont été construits à travers l'Atlantique, puisque c'est là que la demande était la plus forte. Il se crée un cercle vicieux : plus le trafic s'accroît, plus les compagnies de télécommunication investissent vers ce trafic, au détriment de pays qui attirent moins les investisseurs. Le drame c'est que des pays comme l'Inde, avec son milliard et quelque d'habitants, ou des pays d'Afrique, disposent à peine, pour communiquer avec le reste du monde, de la bande passante d'une seule grosse entreprise française. Pas mal comme inégalité face à l'accès internet ! Il faut absolument remédier à cette situation catastrophique pour l'égalité des chances face au réseau mondial, supposé "égalitaire"... ;-)

Question de Sophie Piaz : Pensez-vous à des entretiens d'embauche via les WebCams sur le net ?

Joël de Rosnay : Peut-être dans un premier temps, certainement pas pour approfondir un contact, car la relation humaine est irremplaçable. Déjà des étudiants utilisent tous les moyens à leur disposition. Je reçois aujourd'hui des CV accompagnés d'une cassette vidéo, et des URL de home pages qui m'en disent souvent beaucoup plus qu'un CV même bien rédigé. Donc pourquoi pas la WebCam ?

Question de Plafourcad : Bonjour d'un surfer internet de Biarritz ! Est-ce qu'internet a un avenir pour les seniors ?

Joël de Rosnay : Bonjour cher ami surfer, allez voir les vagues en direct sur http://www.viewsurf.com c'est un de mes sites favoris ! Bien sûr qu'internet représente un avenir pour les seniors. Déjà 18% des usagers d'internet ont plus de 55 ans. C'est un moyen de contact, de relations, de découvertes, d'exploration, d'information à un moment de sa vie où on se trouve souvent plus isolé et soucieux de renouer des liens à différents niveaux.

Question de Manoya : Pourquoi la France est elle aussi en retard au niveau d'internet professionnel et domestique ?

Joël de Rosnay : La France n'est pas vraiment en retard, elle prend du recul ;-))

AOL France : ;-)

Joël de Rosnay : C'est une boutade par laquelle j'explique que les français sont "des gens à qui on ne la fait pas", et qui ont besoin de prendre de l'altitude, pour mieux intégrer les nouvelles technologies dans la société humaine. Cet humanisme technologique n'est pas sans me déplaire. Cela dit, l'implantation du minitel, qui a joué son rôle, la structure très pyramidale de nos organismes publics, le jacobinisme latent de notre cher pays, vont à l'encontre d'un réseau décentralisé mettant en cause les pouvoirs établis, d'où les retards techniques industriels et institutionnels que nous avons connus. Je parle au passé parce que nous sommes en train de rattraper ce retard à grande vitesse et je suis convaincu que nous dépasserons largement les 3 millions d'internautes français prévus pour l'an 2000. On y est déjà et on doublera probablement ces chiffres pour cette date mythique.

AOL France : Il est déjà 22h30... Nous allons prendre une dernière question...

Question de Sitelechat : Peut-on faire fortune en tant qu'entreprise virtuelle du net ?

Joël de Rosnay : Oui. La puissance d'internet, c'est qu'avec une bonne idée, on peut devenir une entreprise unipersonnelle multinationale. Il se trouve que je connais un jeune millionnaire de l'internet, Stéphane Paternot, co-créateur de "TheGloble.com", entreprise qui vaut depuis la semaine dernière plus de 100 millions de dollars, ce qui a rapporté à son créateur 50 millions de dollars théoriques. A 24 ans, il n'aura pas de problèmes pour se payer ses frais d'université. On peut donc devenir millionnaire sur le Net.

AOL France : Nous devons nous quitter... Merci Joël de Rosnay pour votre intervention. Nous rappelons l'adresse de votre site internet : http://www.derosnay.com.

Joël de Rosnay : Merci beaucoup pour la qualité des questions qui m'ont été posées. ;-) Bonsoir !

 

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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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