« L’entreprise hybride n’a pas peur de tout mélanger »

Interview de la philosophe Gabrielle Halpern dans le magazine Forbes - Juin 2020

Dans son ouvrage, Tous centaures ! Éloge de l'hybridation, la jeune philosophe et consultante auprès de start-up s’est intéressée à la question de l”l’hybridation”. Gabrielle Halpern a éclairé Forbes sur ses implications dans le champs de l’entreprise.

Qu’appelez-vous “hybridation de la société” ?
Gabrielle Halpern :  Je définis l’hybride comme ce qui est multiple, mélangé, combiné hétéroclite, un peu contradictoire. L’hybride est tout ce qui n’entre pas dans nos cases. Le monde a toujours eu des personnages, des situations, des choses incasables ou aux identités mêlées, mais nous assistons aujourd’hui à un phénomène d’hybridation accélérée du monde. Les objets, les entreprises, les lieux, les institutions publiques, les villes, la politique : rien n’y échappe ! L’hybride est une véritable chance, parce qu’il fait éclater nos catégories et nous oblige à nous remettre en question. Mais pour certaines personnes, l’hybridité constitue une menace et cela les conduit à une forme de radicalisation, de pulsion d’homogénéité, de religion de l’identité ; c’est de là que viennent les fractures de notre société. Chacun revendique son identité, sans se rendre compte qu’il s’y enferme et s’y immobilise. Une société ne peut pas être une addition d’identités. L’hybridation de la société que j’appelle de mes voeux, n’est pas la fusion des individus. Il ne s’agit pas de gommer les différences de chacun, mais de les combiner etd e les projeter dans un projet, une action, un idéal.

Vous expliquez que l’hybridation est partout, mais qu’elle est mal jugée dans le monde occidental…
GH : La manière de penser occidentale est le fruit d’une longue histoire. pour résumer tout a commencé avec le logos dans la Grèce antique, puis s’est prolongé avec le développement de la “raison” en Europe. Ce qui est vrai, c’est ce qui est clair et distinct, nous disait Descartes ! Notre bonne vieille rationalité était très utile pour expliquer le monde qui nous entoure. C’est grâce à elle que nous avons pu construire les sciences progressivement. Mais elle a un problème de taille : pour comprendre le monde, elle le range dans des cases, dans des catégories. Les raisonnements, la logique sont très pratiques pour définir, identifier, classer, abstraire, généraliser… Mais cela ne fonctionne pas quand nous sommes face à une situation, un objet, un environnement, une personne, hybride. Alors de deux choses l’une : soit la raison découpe la chose en différents morceaux pour mieux les classer, soit elle fait comme si l’hybride n’existait pas. dans les deux cas, elle passe à côté de l’hybride, c’est-à-dire d’une part importante de la réalité.

En quoi l’hybridation est-elle un enjeu pour les entreprises ?
GH : L’hybride rebat complètement les cartes. Les comportements des consommateurs se métamorphosent, les concurrents d’hier deviennent des alliés, les alliés d’aujourd’hui seront des concurrents… La société de services a succédé à la société industrielle, nous le savons depuis un certain temps, mais aujourd’hui, nous entrons dans une société où la frontière entre le produit et le service s’estompe au profit des usages qui les hybrident. Nous sommes désormais dans la société des usages. tous ceux qui avaient l’habitude de dire “mais ce n’est pas notre métier !” seront balayés par l’imprévisible (qui peut prendre la forme d’un virus !), qui nous contraints à être en capacité de tous les exercer. Ceux  qui, hier, ne vendaient que des produits, vont devoir imaginer des services associés, de même ceux qui ne commercialisaient que des services vont devoir les réinventer pour qu’ils s’appliquent à de nouveaux usages.

Les entreprises ne sont-elles pas hybrides depuis très longtemps, avec ces conglomérats qui mêlent plusieurs activités ?
GH : Les entreprises sont nombreuses à additionner les silos, plutôt qu’à mêler véritablement les activités. Les métiers, les produits ou les services sont trop souvent pensés indépendamment les uns des autres, là encore, sous prétexte d’”identité” : ceux qui les exercent, ceux qui les conçoivent, ceux qui les produisent, ceux qui les commercialisent se rencontrent-ils réellement ? Autour des tables de réunion, chacun parle de là où il est, dans sa temporalité, son langage, ses objectifs, sa culture, ses représentations, ses préjugés, sans que puisse exister la possibilité de pas de côté, pourtant nécessaires à la rencontre et donc à l’hybridation avec les autres.

On a également l’impression que la réussite des start-up passe plutôt aujourd’hui par un positionnement de niche, hyper ciblé et restreint, loin de l’hybridation.
GH : Vous avez raison concernant les start-up. Beaucoup se positionnent dans des niches. Ce modèle économique ciblé et restreint engendre alors une identité et une culture d’entreprise très solides et homogènes. La réussite est peut-être au rendez-vous aujourd’hui, mais je suis convaincue qu’il s’agit d’une bulle et que la victoire sera de très court terme. face à l’imprévisible - en forme de Covid-19 ou autre -, ces start-up seront balayées, car incapables de penser le monde tel qu’il se transforme, d’adapter leur modèle économique, de faire évoluer leur identité et de transformer leur culture d’entreprise.

Pour vous l’hybridation est incarnée par la figure mythologique du centaure : ce serait quoi, selon vous, une entreprise centaure ?
GH : L’entreprise centaure est celle qui a compris combien l’identité seule est stérile et paralysante. Cela se traduit par différentes choses. Tout d’abord, cette entreprise ne craint pas de recruter, sans chercher à transformer, formater ou briser ses salariés. Par ailleurs, l’innovation ne doit pas être circonscrite dans un coin de l’entreprise (un “lab”, un département, une direction), mais se retrouver partout, à tous les niveaux de l’entreprise. L’innovation ne doit pas être le monopole de quelques collaborateurs, mais la manière de penser de tous. Enfin, les modèles économiques “identitaires”, rigides, clairs et distincts, fruits de “commissaires au plan”, mais non de vrais stratèges, rendent aveugles et sourds face aux besoins des clients et surtout des futurs clients et empêchent d’imaginer mille autres cas d’usages de ce qu’on leur propose. L’entreprise centaure, elle, n’a pas peur de tout mélanger ! Mélangeons les maisons de retraite, les service de coworking et les incubateurs de start-up ! Hybridons les centres commerciaux, les salles de sport, les ateliers d’artisanat d’art et les cours de langage informatique ! Métissons les gares, les musées, les résidences d’artiste, les auberges de jeunesse et les jardins potagers ! C’est seulement si les laboratoires de recherche, les entreprises, les institutions publiques s’hybrident, en recombinant les lieux, les matériaux, les équipements et en proposant des usages différents, qu’il pourra y avoir une véritable mixité sociale, une vraie solidarité intergénérationnelle, des développements économiques durables, et bien sûr, un fonctionnement plus respectueux de l’environnement.
   
 

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