Innovation et réseaux : les nouvelles structures de la recherche

Intervention de Joël de Rosnay à la Conférence de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, 18 janvier 1998

L’innovation est la clé du développement et de la croissance des sociétés modernes. L’innovation est nourrie par la recherche fondamentale, la recherche appliquée et le développement, processus essentiels dans la naissance des nouvelles informations qui déterminent le développement industriel, économique et social. Mais il ne peut y avoir d'innovation sans informations et surtout sans circulation rapide de ces informations. Ce qui implique des réseaux de communication et des organisations adaptées. Quels sont les processus et les organisations qui favorisent l’innovation ? Comment l'homme réagit-il face à l'innovation, en utilisant de nouveaux outils, de nouvelles méthodes et de nouvelles procédures ? Quels seront les grandes tendances de l'innovation au début du prochain siècle dans les domaines des sciences du vivant, des sciences de l’information ou des nouveaux matériaux ?

 

On considère généralement le processus de l'innovation comme un processus linéaire et séquentiel dans le temps. C’est la vision désormais classique de l'innovation. Les découvertes conduisent à des inventions et celles-ci s’ouvrent vers des innovations industrielles. Les découvertes réalisées dans des laboratoires de recherche publics ou privés débouchent sur des publications scientifiques, critiquées et discutées par la communauté scientifique internationale. Ces découvertes peuvent donner naissance à des inventions qui se traduiront par des brevets. À partir de brevets il est possible de créer des innovations qui se traduiront par la mise au point de prototypes, de premières séries industrielles et à la commercialisation de produits nouveaux. Cette vision classique et linéaire de l'innovation conduit à l'établissement de cloisons entre secteurs traditionnels de recherche. Entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, entre la recherche appliquée et la recherche développement. Les mentalités sont différentes. Les approches scientifiques, techniques et industrielles également. Il existe des frontières, voire des barrières entre ces différents domaines, ce qui rend plus délicat encore le passage de la découverte, à l'invention et à l'innovation. L’approche moderne de l'innovation la situe dans un espace multidimensionnel. Découverte, invention et innovation deviennent interdépendantes, reliées dans l'espace et dans le temps. Une innovation technologique pourra conduire à accélérer certaines découvertes fondamentales. De même, des recherches fondamentales déboucheront sur des recherches appliquées pouvant conduire à leur tour à des innovations technologiques. Le cercle est bouclé. Il existe une rétroaction entre les applications la recherche et la recherche appliquée. Si on considère un axe vertical correspondant à l'avancement des connaissances fondamentales et un axe horizontal illustrant les débouchés pratiques nécessaires à l'évolution de la société, on peut considérer que la bissectrice correspond à la fois à l’avancement des connaissances théoriques et la mise au point de produits innovants utiles aux besoins des hommes. L’innovation se produit donc dans un espace multidimensionnel, intégrant différents secteurs et différents domaines.

 

On peut considérer deux types d'innovation : les innovations de substitution et les innovations d'intégration. Les innovations de substitution conduisent au remplacement d'une technologie par une autre de manière linéaire et séquentielle. Par exemple le fax remplace le télex et de nouvelles applications viennent accroître les facilités d'usage, tout en amplifiant la demande des utilisateurs. L'Internet représente une technologie d'intégration : plusieurs domaines tels que les télécommunications, l'informatique, les logiciels de recherche, s'intègrent pour créer un nouvel espace, un nouveau système technologique combinant plusieurs technologies de l'informatique et de la communication. Les innovations de substitution sont plus faciles à mettre en lumière, à décrire et à utiliser que les innovations d'intégration. Pour mieux les comprendre il est nécessaire de faire appel à une approche systémique tenant compte des interdépendances entre les facteurs et de leur dynamique d'évolution dans le temps. Cette approche systémique est mise en œuvre non seulement dans des grandes entreprises et laboratoires de recherche, mais aussi dans des régions qui parviennent à concentrer l'innovation, débouchant ainsi sur des réalisations industrielles spectaculaires. Un des modèles parmi les plus connus dans le monde et celui de la Silicon valley. Plusieurs études ont pu évaluer les effets de l'interdépendance d’un certain nombre de facteurs sur l’innovation.

 

Parmi ces facteurs il convient de prendre en compte la mobilité, les réseaux de communication, les types de financement et la présence de grandes entreprises finançant les recherches ou encore d'un marché boursier actif pour les nouvelles technologies. La mobilité se traduit non seulement par la mobilité des hommes et des idées, mais aussi par la mobilité des capitaux qui, grâce au venture capital, sont disponibles pour le démarrage des start up. Les revues, colloques, séminaires, lieux de rencontre, favorisent la communication des idées et donc l’innovation. Enfin l'émulation produite par les success stories des entrepreneurs qui ont réussi, la possibilité de faire entrer son entreprise sur le marché boursier des nouvelles technologies ou de la revendre à des sociétés internationales, favorisent la création entreprises innovantes. Le succès de ces entreprises, et donc de la Silicon valley ou de toute région similaire, repose en définitive sur des effets d'amplification, des effets cumulatifs, découlant d'une sorte de " masse critique " d'innovations, reposant elle-même sur une forte densité d'informations, une circulation rapide de ces informations et leur mise en commun par des réseaux de communication puissants et ramifiés. Ces réseaux de communication ne comprennent pas seulement l'Internet ou les Intranets, mais aussi et surtout des réseaux humains qui, grâce à la rencontre, au débat et à l’inter-créativité sont des facteurs puissants de l'émergence des innovations.

Face à la nécessité d'innover, plusieurs moyens, méthodes, structures ou outils sont aujourd'hui à la disposition des chercheurs ou des responsables des entreprises. Un des événements marquants de ces dernières années, bouleversant radicalement les conditions de l'innovation, est représentée par la révolution de la communication et principalement par l'émergence d'Internet. Ce réseau interactif multimédia de communication favorise l'innovation en amplifiant les capacités de chacun à accéder à des bases d'informations et à échanger ces informations avec d'autres. Ce brassage continu des informations et de l'intelligence constitue une masse critique favorisant à son tour les idées, leur circulation et donc l'innovation. Internet change radicalement les conditions d'accès à l'information par l'usage des moteurs de recherche et l'exploration des bases de données. Aujourd'hui l'Internet est utilisé par environ cent quarante millions d'usagers, consultant 24 millions de serveurs Web. Mais la révolution de la communication, sans doute parmi les plus importantes, repose sur les Intranets. Il s'agit de réseaux de communication privés à l'usage des entreprises et permettant, grâce aux modes de communication, aux protocoles et aux logiciels Internet, de naviguer d'informations en informations, d'échanger des données entre entreprises et laboratoires de recherche. Cette rapidité de circulation des informations change radicalement les pratiques de la recherche et surtout les structures des laboratoires privés et publics. Les chercheurs de ces organisations communiquent par messagerie électronique, participent à des forums, organisent des débats, consultent des bases de données, s'inscrivent à des colloques ou à des séminaires indispensables à la poursuite leurs travaux. Grâce à ces réseaux se constitue ainsi une nouvelle forme d’intelligence collective s'appuyant sur le partage des ressources et la rapidité de circulation des informations. L'impact de ces nouveaux réseaux multimédias interactifs est déterminant dans le succès des entreprises consacrant une grande partie leur chiffre d'affaires à la recherche, dans les laboratoires de recherche universitaire et dans les centres et institutions de recherche en général.

 

Pour utiliser de la manière la plus efficace possible ces nouveaux réseaux de communication, les chercheurs et les innovateurs doivent disposer d'outils performants et mettre en œuvre des méthodologies adaptées. Les outils les plus performants sont représentés par les micro-ordinateurs personnels dont le nombre s'accroît rapidement dans les laboratoires et les entreprises. Le micro-ordinateur personnel multimédia est devenu en quelques années un " communicateur personnel multimédia ". Il permet non seulement la communication en réseaux, mais aussi le stockage des informations, leur présentation et la publication de résultats. Trois autres approches sont aujourd'hui fondamentales dans la réussite des politiques favorisant l'innovation pour les laboratoires et les entreprises. Il s'agit de la veille technologique, de l'intelligence économique et de la prospective systémique. La veille technologique consiste à définir les axes stratégiques permettant de focaliser les recherches d'informations sur un certain nombre de domaines. Ces informations sont ensuite extraites, triées et comparées, croisées les unes avec les autres, afin de faire ressortir les convergences existant entre certains tendances. Ces informations sont stockées, diffusées à d'autres, évaluées et comparées afin d'être directement appliquées ou ré-injectées dans la base de données pour corriger les axes stratégiques et conduire à de nouveaux critères de veille. L'intelligence économique ou intelligence concurrentielle s'appuie sur des méthodes statistiques et probabilistes nécessaires pour rechercher systématiquement certains types d'informations ou analyser des tendances de manière à suivre l'évolution de la concurrence. La prospective systémique moderne ne se contente plus de réaliser des extrapolations de tendances mais s’appuie sur un double mouvement prospectif et rétroprospectif. La démarche prospective consiste à réaliser à partir de la veille technologique, économique, et concurrentielle, des analyses de tendances en étudiant les convergences entre secteurs. La mise en lumière de ces convergences sera facilitée par la définition d’un scénario situé dans un avenir proche et qui focalise les tendances les plus pertinentes. À partir de ce scénario on pourra rechercher dans les bases de données des éléments complémentaires ou plus détaillés, nécessaires pour valider ou invalider le scénario proposé. Cette démarche pourra conduire, soit à déplacer le scénario dans le temps, soit à en changer les paramètres constitutifs. C'est la démarche rétroprospective. Par suite d'une boucle répétitive entre ces deux démarches, par un mouvement itératif, on précise ainsi, non seulement le scénario, mais les tendances convergeant vers ce scénario. Ces trois méthodes : veille technologique, intelligence économique et prospective systémique sont déterminantes dans le succès des processus conduisant à l'innovation. C'est pourquoi elle doivent être intégrées dans toute démarche conduisant à de nouvelles stratégies de l'innovation. Ces stratégies prennent en compte une vision globale des axes privilégiés de développement pour l'entreprise, des méthodes d'évaluation, de créativité, de veille et de prospective, et l’utilisation préférentielle des réseaux de communication tels qu'Internet et les Intranets. La plupart des entreprises reconnues comme les plus innovantes dans les secteurs des sciences du vivant ou des sciences de l’information, mettent en œuvre une telle stratégie de l'innovation.

 

Comment favoriser l'innovation en mettant en œuvre les structures les mieux adaptées ? Il est nécessaire de former les hommes à la recherche d'informations par l'utilisation des outils performants qu'offrent aujourd'hui l'informatique et l'Internet. Il est également important de les faire participer à des structures projets qui, par leur approche pluridisciplinaire, favorisent l’inter-créativité, le contact humain et la définition d'objectifs que l'on peut atteindre en équipe. La formation par la recherche est également bénéfique à la créativité et à l'innovation. Il importe également de brasser les savoir-faire et de les recombiner de manière judicieuse plutôt que de lancer de nouvelles filières de recherche. Pour atteindre une " masse critique " d'innovations il est également nécessaire de favoriser la mobilité des idées et l'émergence de l'intelligence collective grâce à des structures "catalytiques". Plutôt que les structures pyramidales et hiérarchiques traditionnelles, l'expérience montre aujourd'hui que les structures en réseaux, voire les organisations de nature catalytique contribuent efficacement à favoriser l’innovation. Enfin il convient d'évaluer en permanence les résultats afin d'adapter les systèmes innovants aux contraintes du monde extérieur et à celles qui résultent de l'organisation des équipes de recherche.

 

Grâce aux méthodes de veille technologique et de prospective systémique est-il possible de dégager les grandes tendances qui se dessinent à l'aube du 21e siècle dans les secteurs des sciences du vivant et des sciences de l’information ? Il apparaît aujourd'hui qu'une des tendances manifestes qui conduira à des innovations importantes dans des secteurs aussi différents que le secteur médical et pharmaceutique, le domaine de l’agro-alimentaire, de la robotique ou de l'informatique et des télécommunications, est le mariage entre la biologie et l'informatique. La " puce " informatique miniature ou la bactérie génétiquement reprogrammée symbolisent cette tendance à la miniaturisation des processus de traitement d'informations et la convergence des secteurs de la biologie et de l'informatique. Les trois notions fondamentales qui émergent de ce mariage sont la miniaturisation, la vitesse et la convergence. On peut en donner quelques exemples : les " puces à ADN ", la chimie combinatoire, le micro-ordinateur sur une puce, les micro-laboratoires, ou le bio-ordinateur. Les puces à ADN sont construites comme les puces informatiques pour concentrer sur une surface très réduite des dizaines, voire des centaines de milliers de molécules d'ADN capables de reconnaître d'autres chaînes d’ADN et ainsi d'identifier des virus, des bactéries ou des gènes dans un temps extrêmement réduit. La chimie combinatoire repose sur des synthèses en parallèle permettant d'obtenir en un temps record des millions de molécules nouvelles que la chimie classique aurait mis des années à produire. Un micro-ordinateur sur une puce illustre aujourd’hui la possibilité de regrouper toutes les fonctions d’un ordinateur sur un minuscule support de quelques millimètres carrés. L'informatique va ainsi disparaître dans l'environnement, devenir ubiquitaire. Cette étape constitue une des plus grandes innovations informatique des prochaines années. De nombreuses applications spécifiques vont naître de cette révolution : systèmes de communication portables miniatures, scanners, appareils médicaux, prothèses, équipements militaires etc. Les micro-laboratoires sont des systèmes d'analyse multifonctions capables de tenir dans des surfaces miniatures d'à peine un centimètre de côté. À partir de capillaires très fins, de pompes miniatures, de centrifugeuses de taille réduite, de systèmes de séparation, de coloration et de détection il devient possible de réaliser des centaines de milliers d'analyses à l’heure alors qu'il aurait fallu, par les techniques classiques, plusieurs jours, voire des semaines. Enfin, les bio-ordinateurs naîtront peut-être de la capacité que présente l'ADN de traiter l'information en parallèle. Déjà, des expériences réalisées à partir de molécules d'ADN ont permis de résoudre des problèmes complexes grâce au parallélisme des opérations. Dans les sciences du vivant, les sciences de l’information, l'énergie et les matériaux nouveaux, les transports, l'habitat, les télécommunications, de nombreuses innovations vont voir le jour au cours de dix prochaines années. Elles résulteront de la capacité des laboratoires de recherche universitaires et industriels à relier découverte, invention et innovation. Et surtout à faire participer les hommes à ces processus créatifs, en mettant en commun les idées et en adaptant les structures. La meilleure façon de prédire l'avenir est encore de l'inventer.

 

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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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