Conférences Joël de Rosnay

Education, Ecologie et Approche Systémique

Intervention de Joël de Rosnay au Congrès de l'AGIEM (Association Générale des Instituteurs et institutrices des Ecoles et classes Maternelles publiques) à La Rochelle, 4 juin 1994

L'écologie : un défi pour l'éducation

L'écologie est un concept intégrateur, un mode de pensée global qui matérialise aujourd'hui l'irruption de la systémique dans l'éducation, l'industrie et la politique.

Ainsi se pose la question majeure de la transmission des savoirs qu'elle implique. Comment faire entrer l'écologie dans l'enseignement traditionnel ? Quelle place doit elle prendre ? Quelle discipline devrait-elle remplacer ?

L'écologie est plus qu'une discipline scientifique. Elle représente une nouvelle vision du monde et de l'homme dans la nature. Le nouvel "écocitoyen" doit mieux comprendre comment situer et insérer son action locale dans un ensemble global : celui des grandes fonctions du métabolisme planétaire.

Il s'agit aujourd'hui de l'aider à passer de l'émotion à la responsabilité grâce à une culture scientifique et technique permettant de relier les éléments épars reçus par l'éducation ou les médias. D'où l'importance d'une approche systémique multidimensionelle de l'écologie et de la gestion de l'environnement.

Pourtant le terme d'écologie est ambigu. Il recouvre aussi bien la micro-écologie des échanges énergétiques entre populations d'une niche écologique que la macro-écologie des régulations cybernétiques qui maintiennent les équilibres de l'ensemble de la planète. Entre observation microscopique et vision macroscopique, action personnelle et réglementations planétaires, chacun se trouve entraîné du local au global, de l'individuel au collectif, du court au long terme. La pensée analytique cède difficilement la place à l'approche systémique et la connaissance encyclopédique supplante souvent le savoir-faire des hommes de terrain.

Il faut donc aujourd'hui de nouvelles méthodes et de nouveaux outils pour former à l'écologie. Il s'agit plus de communiquer une nouvelle culture que d'enseigner des disciplines de base. Mais de quelles méthodes et outils dispose-t-on pour faire face à la tâche essentielle qui consiste à enseigner l'écologie tout en tenant compte des contraintes propre à l'univers fragmenté de l'école, de l'université et des grands médias ?

Ecologie et approche systémique

L'histoire et la référence à d'autres disciplines peuvent éclairer l'écologie. Par exemple le rapprochement avec l'économie, la cybernétique ou la biologie. L'écologie c'est la science de notre maison terrestre comme l'économie est la règle de gestion de cette même maison.

L'approche systémique, fille de la cybernétique et de la biologie, est aujourd'hui complémentaire de la vision analytique héritée de Descartes.

La cybernétique peut se définir comme la science qui étudie les phénomènes de régulation au sein de machines. Régulations qui s'opèrent par un système de boucles d'informations placées à l'entrée et à la sortie de ces machines. La biologie va y adjoindre le concept d'homéostasie, du grec homéos (le même) et stasie (rester) : demeurer le même tout en changeant et conserver tout en transformant. A travers la régulation, on recherche donc le maintien d'un équilibre dynamique, compte tenu d'une multiplicité de paramètres, de flux d'énergie et d'informations.

L'approche systémique intègre ces deux notions. Elle nous enseigne que les systèmes naturels sont "ouverts" : les flux d'énergie, de matériaux et d'informations, qui les traversent sont intégrés et transformés, puis les déchets sont rejetés par le système dans l'environnement. Régulations, aménagement et équilibre dynamique appellent non des actions ponctuelles mais multiples et coordonnées dans le temps. D'où l'importance et la portée de chaque geste dans le domaine de l'écologie engageant la responsabilité des acteurs.

La pensée systémique s'applique à la planète toute entière, système ouvert en état d'équilibre dynamique recevant un flux d'énergie provenant du soleil et diffusant ce flux dans l'espace autour de lui. Toute formation à l'écologie devra donc s'appuyer sur l'interdépendance des éléments qui constituent l'ensemble.

Par exemple, l'atmosphère, l'hydrosphère, la lithosphère, la biosphère, les quatre domaines fondamentaux de l'écosystème Terre sont traversés par des flux d'énergie, d'information, de matériaux. Leur composition, la proportion des éléments qui les constituent sont régulés par les grands cycles biogéochimiques. L'atmosphère et les océans agissent comme des mémoires, des réservoirs à effets "tampons", amortissant les variations trop brutales et permettant à la planète de maintenir son homéostasie.

Les subtiles interdépendances entre végétaux-producteurs, animaux-consommateurs et microbes-recycleurs reposent sur un petit nombre de réactions chimiques de base, fondamentales pour la vie sur Terre. Ces équilibres vieux de milliards d'années l'homme les remet aujourd'hui en cause. Le "parasite" que nous sommes collectivement perturbe désormais les grands cycles biogéochimiques.

Le "métabolisme" des sociétés humaines est incomplet. Il comprend bien une phase de catabolisme, de dégradation d'énergie et de matériaux, mais non d'anabolisme, c'est-à-dire de traitement de ceux-ci en vue d'une reconstitution des réserves planétaires. Nous devons donc nous livrer à une sorte de macro-ingéniérie à l'échelle écologique afin de "refermer" ces boucles aujourd'hui "ouvertes" sur notre environnement, en particulier pour le traitement des déchets.

L'éducation systémique "au macroscope" appliquée à l'écologie utilise plusieurs moyens de communication complémentaires pour toucher ses publics et fait appel à différents niveaux de "lecture" de ses messages. Un de ses principaux objectifs est d'aider à s'élever pour mieux voir, à relier pour mieux comprendre et à situer pour mieux agir.

L'effort d'éducation en écologie doit être mobilisateur et interrogateur. Plutôt que de fournir des connaissances pré-digérées, cette pédagogie moderne est un tremplin pour l'exercice créateur de la réflexion individuelle et collective. Elle est aussi et surtout un ferment pour une nouvelle culture multidimensionnelle adaptée à la compréhension des grands problèmes écologiques.

L'école, la télévision et l'écologie

L'écologie peut bénéficier des nouveaux modes de transmission des savoirs. Or les organismes traditionnels, école et même médias ne se prêtent pas à cette approche globale.

Le système éducatif classique (écoles, universités, formation professionnelle) transmet des connaissances de manière analytique, en suivant un cursus sous forme de séquences prédéterminées. Il est clair qu'une telle approche ne peut totalement intégrer les contraintes de l'écologie. On enseigne par exemple la géologie et la biologie, mais pas la biogéochimie des grands cycles planétaires, le "métabolisme" de la planète ou encore la "géophysiologie".

L'école cependant peut enseigner les principes fondamentaux, les bases nécessaires à l'acquisition de connaissances ultérieures. Cet enseignement peut être effectué très tôt, même à la maternelle. Les jeunes enfants sont sensibles aux principes globaux et aux grands cycles de la vie.

Les grands médias comme la télévision s'adressent à un public volatil. Le téléspectateur peut changer de chaîne selon ses goûts, son humeur, sa motivation. Il faut donc le séduire en permanence, lui parler de ce qui le concerne directement. La télévision fait appel à l'émotion, à l'éphémère, au spectaculaire. Or l'écran c'est l'oubli et l'écrit la mémoire. La complémentarité entre écran et écrit doit être respectée.

Face à de telles exigences, la télévision traite souvent l'information de manière immédiate, ponctuelle et unidirectionnelle. Or l'écologie implique une réflexion sur le long terme, une pédagogie de base pour mieux comprendre les grands problèmes.

Certes, la découverte de lieux difficilement accessibles, de documentaires sur la planète, l'exploration de mondes disparus grâce à l'image de synthèse, la vision de la richesse et de la variété des espèces vivantes sont à porter au crédit d'excellentes émissions de télévision sur l'environnement. Mais il manque souvent la relation au passé, à l'avenir, le commentaire de synthèse qui resitue le sujet dans un ensemble plus vaste.

Dans une émission de télévision sur l'écologie on ne peut qu'utiliser une approche textuelle transposée : partir d'un discours linéaire et l'illustrer par des séquences filmées. Cette approche éducative est largement mise en oeuvre.

Le défi consiste plutôt à créer un climat, un cadre grâce auquel la globalité du sujet est présentée (par l'intermédiaire de maquettes, d'objets, d'une mise en scène, d'un débat), ce qui permet ensuite de revenir sur les éléments essentiels à la compréhension détaillée.

La présentation de thèmes écologiques par l'intermédiaire d'émissions de télévision doit donc rechercher une approche d'ensemble qui a largement fait ses preuves, notamment sur les chaînes anglo-saxonnes dont la qualité des émissions scientifiques et techniques est reconnue. Le choix des sujets, la liaison avec les gestes pratiques de la vie quotidienne, intéressent et motivent le téléspectateur ou l'auditeur. Même des grands sujets d'écologie globale peuvent être abordés dans ce contexte si l'on parvient à faire ressortir les enjeux et les défis pour l'avenir de la planète et de l'humanité.

Tout sujet nécessite une "localisation" préalable dans le temps, l'espace et la complexité. Ce sujet est en effet lié à une histoire, à une évolution. Faisant partie d'un tout il doit être positionné par rapport aux différents niveaux hiérarchiques qui constituent l'ensemble. Il est aussi élément d'un système complexe au sein duquel jouent de multiples interdépendances.

Dans de telles émissions la synthèse d'informations est essentielle. Mêmes si les règles de la télévision exigent une focalisation sur un seul sujet à la fois, il doit être relié à d'autres connaissances. Le succès d'expositions et émissions de télévision sur l'environnement montre que ces concepts, méthodes et supports d'éducation peuvent aujourd'hui se combiner avantageusement. Les médias modernes sont de plus en plus interdépendants. Une exposition temporaire sur la protection de la nature peut être relayée par une documentation permettant de l'approfondir. Une visite dans un lieu comme la Cité des Sciences et de l'Industrie peut être préparée, souvent par le texte écrit ou l'audiovisuel. La télématique revoie à des expositions, à des bibliographies. Une émission de télévision à la fois dense et fugitive suscite des lectures, des expériences, des débats.

Voilà les éléments de base de toute approche scientifique et technique de l'écologie pour l'avenir : une heureuse combinaison de la télévision, de la radio, du livre et du magazine, de la télématique, des expositions et des lieux de débats.

Les nouveaux médias : expositions, ordinateurs et CD interactifs

Des lieux d'exposition comme la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette mettent en oeuvre une approche globale, multidimensionnelle et interactive.

Globale parcequ'ils traitent la complexité telle qu'on la perçoit dans la vie courante; multidimensionnelle, car ils s'adressent à plusieurs dimensions de l'esprit humain (logique, affective, ludique); et interactive car ils utilisent des moyens techniques adaptés à l'accès personnalisé aux connaissances.

Pour faire comprendre les concepts de base de l'écologie, il convient de présenter l'ensemble du domaine à communiquer d'une manière attractive et motivante pour le visiteur. Les étapes clés d'un parcours équilibré d'accès aux connaissances font intervenir la curiosité, l'exploration, la recherche personnelle, la pédagogie, l'animation et l'expérimentation.

La curiosité est un des principaux moteurs qui stimulent l'appétit d'apprendre. Les présentations doivent être spectaculaires, surprenantes, riches et variées.

Il faut aussi permettre une exploration dans le cadre d'un parcours personnalisé qui laisse une place importante à la découverte, suggérer des chemins alternatifs, prévoir des circuits autour de territoires inconnus.

Cette exploration doit déboucher sur une recherche personnelle, grâce par exemple à des logiciels interactifs qui adaptent l'effort de recherche des informations au rythme de chacun.

Une phase pédagogique ou didactique permet de renforcer les connaissances acquises et de développer les relations avec d'autres domaines.

Enfin l'expérimentation et l'interactivité aident à recombiner les connaissances éparses : apprendre c'est refaire. Cette phase essentielle peut revêtir des formes différentes selon les médias utilisés (jeux informatiques, tests, petites expériences, simulation, concours). Grâce à l'interactivité des systèmes de communication, le visiteur peut simuler le comportement d'un ensemble, vérifier ses hypothèses, tester des stratégies.

La pédagogie de l'écologie peut tirer avantage de la complémentarité entre ces différents médias. Des jeux existent sur l'écologie, soit sous forme de jeux de rôle, soit par l'intermédiaire de logiciels de simulation. Par exemple on apprend à faire vivre une plante et à la faire "pousser" sur l'écran de l'ordinateur. Il faut l'arroser au bon moment, lui donner des engrais, de la lumière. Des logiciels de simulation qui fonctionnement sur la plupart des ordinateurs utilisés dans un environnement scolaire offrent d'étonnantes possibilités didactiques et pédagogiques sur la dynamique des systèmes complexes. Des jeux interactifs comme "SimCity" sur l'environnement urbain, "SimLife" sur l'évolution biologique ou "SimAnt" sur la vie des fourmis, dépassent largement le cadre du jeux pour atteindre celui du "ludo-éducatif" une voie d'avenir pour la pédagogie appliquée à l'écologie.

Le CD-Rom et le CD-I (Compact discs lasers) sont de nouveaux et puissants outils électroniques interactifs permettant de présenter de manière vivante les grands thèmes de l'écologie et même de faire participer les élèves à des expériences simulées. Associés à des jeux en "kit", les CD représentent aujourd'hui une approche particulièrement efficace dans l'éducation à l'écologie.

L'ordinateur se combine avec le vidéodisque dans des "bornes interactives". La Cité utilise cette approche dans son "vidéolexique environnement" : une série de films d'une minute, accessibles par l'intermédiaire d'un écran tactile sur lequel est présenté un "menu". Le choix d'un thème, puis d'un clip, permet la visualisation d'un sujet court, traité de manière vivante. L'utilisateur peut s'arrêter sur l'image ou revenir en arrière à sa guise. L'intérêt de cette approche est de permettre une ouverture sur un sujet et de donner l'envie d'aller plus loin.

Mais l'interactivité informatique ne suffit pas. Le contact humain est indispensable. Des animateurs font des démonstrations ou répondent aux questions. Ainsi se trouvent rassemblés trois points fort de "l'approche Cité des Sciences" : la "dramatisation" d'un objet ou d'une situation d'actualité; l'apprentissage selon son rythme personnel; et la synthèse grâce au dialogue avec des spécialistes.

L'écologie : une culture de la complexité

Une culture favorise l'intégration. Elle permet de rassembler des éléments pertinents qui donnent une signification à la vie. Mieux comprendre le monde qui nous entoure et mieux agir sur lui, tels sont les avantages que l'on tire d'une culture bien assimilée. A la culture est lié l'action et à l'action l'exercice de la responsabilité.

Une culture écologique de la complexité aide le citoyen à passer de son statut actuel d'égocitoyen (égoïste, replié sur soi) à celui d'écocitoyen (solidaire, ouvert sur les autres).

Le cas des ordures ménagères illustre ce que pourraient être une pédagogie et une pratique écologique quotidienne. Il y a schématiquement deux moyens de faire disparaître les déchets ménagers. Soit on utilise pour le tri des procédés complexes et coûteux, qui exigent des investissements lourds. Soit on traite le problème à la source en favorisant une participation active concourant à la protection générale. C'est le tri sélectif des ordures ménagères. Une information largement relayée par les médias nationaux et régionaux peut créer un lien entre compréhension d'ensemble et pratiques individuelles.

Trier ses ordures c'est voter tous les jours pour l'environnement.

Encore faut-il comprendre la portée macroscopique de son geste dans le métabolisme de l'organisme sociétal que nous constituons. D'où l'importance de la pédagogie de masse des grands principes écologiques.

L'écologie offre un nouvel exercice de la démocratie. Elle est un catalyseur d'intégration des idées, des structures et des actions. Mais cette force de synthèse se heurte à l'approche analytique sur laquelle se fondent traditionnellement le pouvoir scientifique et l'action politique.

La vision analytique issue de la méthode cartésienne conduit à une conception restreinte du pouvoir et de son partage. La vision systémique s'ouvre au contraire à un pouvoir réparti dans des réseaux interdépendants de compétences. L'écologie scientifique et transdisciplinaire peut ainsi être comprise comme une approche systémique des savoirs planétaires traitant de la compréhension et de la gestion des grands équilibres naturels.

Une nouvelle forme d'éducation multidimensionnelle de l'écologie faisant appel à la complémentarité des médias est en train de naître, créant des contraintes nouvelles et des champs éducatifs inexplorés.

Le public en quête de connaissance ne se satisfait plus de l'approche analytique, linéaire et séquentielle traditionnelle. Il cherche à combiner les approches scientifiques, industrielle, médiatiques, voire artistiques ou éthiques dont il a le reflet permanent dans la société informationnelle au sein de laquelle il vit. C'est pourquoi la connaissance encyclopédique doit faire place à une connaissance systémique favorisant relations et interdépendances. Apprendre à apprendre et à retrouver les informations pertinentes, permet de complexifier sa base de connaissance et de conduire à un enrichissement mutuel des concepts.

La pédagogie systémique en écologie est un catalyseur capable de favoriser l'établissement d'une véritable culture de la complexité et l'émergence de nouvelles valeurs.

 

Joël de Rosnay

Conseiller de la Présidence
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – La Villette – Paris – France
Si vous utilisez ce texte, merci de citer la référence d'origine

 

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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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