Portrait Joël de Rosnay "Il prend la vague"

Article Libération de Luc Le Vaillant, 17 Juillet 2012

 

Surfeur et geek, ce scientifique pédago de 75 ans prédit une société fluide, où les générations partageront l’évolution du savoir.

Un contrat de génération est en train de se nouer et, cette fois, FrançoisHollande n’y est pour rien. Les papys futuristes s’allient avec la Net-Gen. Atteints par la limite d’âge mais toujours gaillards, les prophètes de la troisième révolution industrielle font le joint avec leurs petits-enfants internautes. Seniors et juniors se coalisent pour prôner une société fluide et transversale, espérant torpiller la verticalité autoritaire et le cartésianisme causaliste des adultes industrieux.


Tout cela pourrait se résumer en un faire-part de mariage ainsi libellé. Joël de Rosnay, 75 ans, biologiste et futurologue, et Michel Serres, 82 ans, philosophe, ont la joie de vous annoncer l’union très libre de leurs enfants imaginés, celle du Surfeur de flux, vagabond numérique, et de Petite Poucette, virtuose du réseautage à doigtmouillé. La cérémonie sera placée sous la présidence de tonton Edgar Morin, sociologue d’une complexité qui vire parfois à une abdication béate devant le réel ou à une règle d’un jeu à somme nulle du genre tout lemonde a ses raisons. Dans l’assistance, on croiserait François de Closets, Jean-Louis Servan-Schreiber, gourous passés d’un futur de plus en plus irradié,mais aussi les geeks pipeauteurs de l’Internet libérateur alliés comme d’habitude aux marchands du temple virtuel aux profits bien réels, Bill G., Sergueï B., Larry P.,Marc Z., Xavier N., etc. Joël de Rosnay a neuf petits-enfants qui l’enchantent. Ce pédagogue autoproclamé, ce raconteur des temps à venir pense que les babys accumulateurs d’infos ont besoin de la pertinence sagace des anciens pour faire le tri, quand ces derniers doivent pouvoir compter sur l’expertise technique de leurs descendants pour rester connectés. Dans son bureau de la Cité des sciences de la Villette qu’il dirigea et où il conseille désormais Claudie Haigneré, cosmonaute présidente, De Rosnay détaille les outils actuels à sa disposition: ordinateur Samsung, tablette iPad et l’inévitable iPhone,mais aussi un crayon noir et une gomme pour organiser ses rendezvous. Il tient son blog, possède un compte Twitter, adore dicter ses topos à sa machine et les voir ressortir tout écrits, mais il se voit plutôt en «utilisateur raisonné, pas tombé dans la gadgetterie».

 

Joël de Rosnay a beau s’inscrire en faux contre le déterminisme des origines, la métaphore du surf qu’il développe est en étroite symbiose avec sa biographie. Fils d’un planteur mauricien devenu peintre figuratif et d’une poétesse russe, il grandit dans un milieu privilégié, ouvert à la nouveauté intellectuelle, aux vacances au grand air et aux loisirs émergents. L’hiver, c’est ski à Klosters, en Suisse. L’été, c’est océan à Biarritz. A 20 ans, De Rosnay devient l’un des pionniers français du surf. Il initie Catherine Deneuve et bien d’autres à cette activité sportive qui est aussi un art de vivre et une façon de regarder le grand bleu au fond des yeux. Un demi-siècle plus tard, De Rosnay surfe toujours. Depuis sa maison de Guéthary, ce «regular» (pied droit en arrière) guette la houle qui lève sur le spot de Parlementia. Surtout, il se connecte sur le site Magicseaweed. Et détaille les prévisions pour les jours à venir: direction du vent, axe du swell, heures demarée. Cela permet d’imaginer, de rêver et surtout
de parlementer avec sa femme Stella, fille d’ambassadeur anglais. Il s’est engagé à rester sur le sable quand les vagues dépassent 2,50m. Désormais, il lui est difficile de duper son monde. Entre les webcams qui cadrent le spot et le site consultable par qui veut, le voilà cerné. Ou comment Internet sert aussi à vous fliquer IRL (In Real Life)…


Quand il tombe la combinaison néoprène et qu’il rhabille une élégance cordiale, au style impeccablement bostonien, cet ancien enseignant duMassachusetts Institute of Technology (MIT) tricote concepts et expériences. Et ça donne: «Le surfeur ne crée pas la vague, par nature aléatoire et chaotique, il utilise sa force, sa puissance pour le plaisir, le défi vis-à-vis de lui-même. Surfer la vie, c’est savoir profiter et jouir de l’instant, être à l’écoute de son environnement, de ses réseaux, évaluer en temps réel les résultats de son action et s’adapter à l’imprévu.» Si on lui fait valoir que la vie-surf peut aussi se résumer à un éternel recommencement du pas-grandchose, à unemanière d’aller dans le sens du vent, à un fatalisme antibravade, à une sédentarité géographique, quand cela ne consiste pas à rester assis dans le sable comme derrière son écran et à attendre pas grand-chose, il répond gratification de l’instant, Carpe diem,mort et renaissance instantanées.On lui oppose Prométhée, Faust, Icare. Il répond phénix, «seul-ensemble», caméléon adapté et salamandre régénérée.


Et, d’une manière assez socratique, il fait valoir qu’il serait peut-être temps d’en finir avec Pythagore et Euclide, pour passer à l’esprit de finesse.

 

Politiquement, De Rosnay se revendique d’un «écosocialisme» qui promet plus qu’il ne tient. Nous avons là un humaniste en alpaga à lamodernité remastérisée, un homme de bonne volonté frotté de pragmatisme anglo-saxon, un critique de Descartes, Colbert et Robespierre qu’on sent bien moins sévère avec AdamSmith et Steve Jobs. Plutôt qu’apparaître en prescripteur péremptoire, il aime conseiller les princes qui nous gouvernent, toutes tendances confondues. Il est de Palo Alto comme de Davos, copine avec René Passet comme avec Jacques Attali, ne déteste pas les liquidités que lui rapporte son sens du slogan. Et il ose même célébrer Google, Apple et compagnie comme des «courtiers en intelligence collective».

 

Celui qui se définit comme un «optipessimiste à vision positive» artille gentiment la France «sceptique, rationaliste, compétitrice». Il la sent rétive à se laisser porter par le flux des mutations qui peuvent aussi être des régressions. Au jacobinisme autoritaire, il préfère un Etat «accompagnateur, catalyseur, participatif». Au risque de l’évanescence.

 

Dans une vie parallèle, De Rosnay fut aussi le premier contempteur de la «malbouffe». Avec Stella, rédactrice demode, il constitua l’un de ces couples middle age des années 80, beaux, bronzés, zens et sous exact contrôle calorique. Trente ans après, il reste soucieux de bien présenter. Il déboutonne la veste pour vérifier que le pèse-personne affiche toujours 72 kilos pour 1,80m. Thé vert, chocolat noir, curcuma, jus de grenade et vin rouge, voici des préconisations qu’il continue à faire siennes. Pour«vieillir jeune», il y ajoute quarante minutes d’activité physique moderato: vélo, rameur, poids et haltères. Ce qui lui permet d’en remontrer à ses trois enfants: un financier chez Merrill Lynch, une directrice marketing et Tatiana, écrivaine à succès, qui lui vole sa célébrité et le voit se réinventer sans trauma en «auteur de l’auteure». A Biarritz, il continue à se jeter à l’eau, cultivant son sens de la glisse, anticipant notre évolution vers une société fluide. Et croisant parfois le fantôme de son frère Arnaud, son «double aventurier», disparu voici trente ans enmer de Chine, sur sa planche à voile. •

EN 6 DATES
12 juin 1937 Naissance à l’île Maurice.

1957 Découvre le surf.

19751984 Institut Pasteur.

1979 La Malbouffe (Orban)

1995 L’Homme symbiotique (Seuil).
2012 Surfer la vie (Les Liens qui Libèrent).

 

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Et l'homme créa la vie - 2010
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 Surfer la vie  - 2012
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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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