L’indignation, premier carburant de l’audimat

Article de Luc Ferry paru sur le site Figaro.fr - Janvier 2013

Suis-je devenu paranoïaque ? Chaque jour, j’éprouve l’impression irrésistible que les journaux, spécialement ceux du matin à la radio, font tout  pour m’extorquer un sentiment que je déteste, mais auquel, comme tout le monde, je finis par céder : l’indignation. Tout est bon pour y parvenir : un ministre qui aurait un compte en Suisse, un acteur exilé fiscal, un ex-futur président de la république soupçonné de proxénétisme, un prince anglais qui compare la guerre à un jeu vidéo, une française condamnée à tort au Mexique, un chef de la police qui a fabriqué des preuves, des parents qui ont torturé leur fille, une grand-mère morte de froid dans le parc d’une clinique : les motifs ne manquent jamais et cette liste, qui n’a rien d’exhaustif, s’allonge indéfiniment au fil des semaines. Au regard de l’histoire, ces événements sont tous anecdotiques. Si atroces ou choquants soient ils, ils ne présentent guère d’intérêt réel. Leur commentaire n’apportera jamais à personne la moindre clef de compréhension du monde. Ils n’en font pas moins la « Une », voire des « Unes » à répétition, sans aucun profit sur le plan intellectuel. Comment expliquer ce décalage entre ce que la presse pourrait être - une contribution éclairée, au sens de la tradition des « Lumières », à la compréhension de l’époque  - et ce qu’elle est de fait quand elle  surfe sur l’émotionnel pur ? Je vous propose deux clefs de lecture, l’une que j’emprunterai à  Tocqueville et l’autre  à  Heidegger – cela dit non par cuistrerie, mais pour rendre à César ce qui est à César.


Avec Tocqueville, c’est l’analyse des « passions démocratiques », c’est à dire des passions les plus communes, pour ne pas dire les plus vulgaires, qui nous offre la première clef. Les démocraties, traversées par la dynamique de l’égalisation des conditions, favorisent quatre sentiments puissants qui irradient dans tout le peuple : la colère, la jalousie, la peur, et finalement, pour couronner le tout comme en facteur commun, l’indignation. Parce que ces passions sont les plus faciles et les plus universelles, parce qu’elles animent la « France d’en bas » comme celle « d’en haut », elles sont le premier et principal carburant de l’audimat : pour vendre un maximum de papier, de son ou d’image, il est évidemment préférable de s’appuyer sur ce qui, dans tous les sens du terme, est le plus commun. Cibler des passions « distinguées », réservées à un groupe ou une élite, serait une perte de temps et d’argent.


 Avec l’analyse heideggérienne du monde de la technique, nous franchissons un pas supplémentaire dans la compréhension du phénomène. L’idée, c’est que dans notre univers de la compétition mondialisée, les grands desseins ont disparu, le sens de l’histoire s’est évanoui au profit d’une marche en avant automatique, mécanique et totalement aveugle. Benchmarking oblige. Une entreprise qui n’innove pas sans cesse dans tous les domaines -  dans les produits, la communication, la DRH, l’informatisation, etc. -   est vouée tout simplement à la mort, comme une espèce qui ne s’adapte pas est « sélectionnée » selon la théorie de l’évolution. Or s’adapter, dans la concurrence ouverte sur le grand large, s’est innover en permanence, pour être toujours devant les autres. Un journal qui ne ferait pas sa « Une » sur Florence Cassez le jour de sa libération  ou sur DSK quand vient son audition devant un juge serait tout simplement balayé par ses voisins. En quoi sa marge de manœuvre est infiniment moindre qu’on ne l’imagine. La compétition universelle pousse au  conformisme, donc aussi au « scoopisme », unique moyen qui subsiste encore de se démarquer des autres en restant dans la course. En quoi la structure de l’audimat n’est pas seulement celle des médias, mais bel et bien celle du monde technicien tout entier. Qu’on ait des lecteurs, des électeurs, des clients, des auditeurs ou des spectateurs, elle s’impose à tous de manière implacable, poussant les divers acteurs, parfois à leur insu, à jouer sur les passions les plus communes afin d’obtenir l’assentiment le plus général. Comme dans ces films d’horreur à la Philippe K. Dick, où on se réveille d’un rêve pour s’apercevoir qu’on est tombé dans un autre au point qu’on n’est jamais certain d’en être sorti, il n’y a pas d’issue possible, la critique de l’audimat risquant toujours d’être elle aussi récupérée par la logique de l’audimat. Comment se réveiller ? Il n’y a qu’un moyen : aller de la presse aux livres pour y puiser, hors le temps court de la communication, la distance nécessaire à la réflexion critique.

 

Luc Ferry

 

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