Du Pasteur au Passeur : Naviguer dans les nouveaux espaces et labyrinthes de la connaissance

Revue « Points de vue initiatiques »,Enseigner, éduquer, transmettre, N° 152, 2009

La science était simple et claire quand les savants savaient... Elle est plus complexe aujourd'hui et parfois obscure, alors que les savants ignorent jusqu'à l'étendue de leurs propres connaissances. Leur savoir, tandis qu'il s'enrichissait, s'est émietté, fragmenté en une multitude de territoires de pouvoirs spécialisés : les disciplines scientifiques. Le savoir en est-il pour autant mieux partagé ? On peut en douter. La compétition internationale des laboratoires publics et privés, les enjeux industriels, créent des rapports de force et de confidentialité qui ferment des secteurs entiers à la communication scientifique et à l'enseignement.


Aujourd’hui, l’évolution scientifique et technique se caractérise par une grande complexité. Qu’il s’agisse de micro-informatique, de biologie moléculaire, de génomique, de nanotechnologies ou de bioélectronique, ce qui est au cœur du débat est souvent trop complexe, trop miniaturisé ou trop rapide pour être compris par le public. Il convient donc de faire appel à une approche multidimensionnelle intégrant différentes méthodes et différents outils. De mettre en œuvre une coordination entre le système éducatif (écoles, collèges, universités), les grands médias audiovisuels (télévision, cinéma, radio), les médias écrits (éditions, journaux et magazines), les DVD, les sites Internet, et les grands lieux de médiation scientifique Ces dernières années, les médias écrits, quotidiens et magazines, ont accru le nombre de pages ou d’encarts portant spécifiquement sur des progrès des sciences. Enfin, la télévision, le cinéma, les documentaires ont produit nombre de films et organisé bien des débats sur les retombées des développements scientifiques Si l’on ajoute à ces moyens importants un accroissement du nombre des sites web, des forums consacrés aux sciences, on peut envisager la constitution d’un ensemble fournissant des ressources et des liens documentaires sur les grands thèmes scientifiques et techniques.


Mais l’important est la coordination de ces médias afin d’offrir une réelle approche multidimensionnelle adaptée à la complexité des thèmes en question. La vulgarisation est une démocratisation de la science dans la mesure où elle n'est plus la propriété des scientifiques et où elle n'est plus confisquée par les industriels, les militaires et les politiques. Elle doit appartenir à tous, mais pour cela, encore faut-il que le langage scientifique puisse être compris et que chacun puisse situer dans son environnement familial, professionnel, personnel et national les informations qu'il va recevoir. Cette œuvre est citoyenne dans la mesure où elle dépasse l'éducation, qui est déjà une grande tâche, pour rentrer dans l'implication, dans l'engagement, dans la volonté de faire quelque chose pour changer le monde autour de soi par la compréhension et par l'intelligence.


La diffusion de l’information scientifique dépend aussi du niveau des publications. Il y a celui des grandes revues scientifiques telles que Nature ou Science, qui jouent parfaitement leur rôle. Puis celles qui « traduisent » ces informations, comme New Scientist, La Recherche ou Sciences et Vie. Enfin, à un niveau plus grand public, les articles scientifiques des quotidiens, des hebdomadaires, ou les émissions de télévision. Le potentiel d'Internet n'est pas encore suffisamment utilisé pour diffuser des informations scientifiques de qualité. Pourtant il existe en ligne des moyens multimédias adaptés : vidéo, dessins animés, liens vers d'autres sites Web. Toute une « cyberpédagogie » reste à inventer ! Plus que jamais - en raison même de sa complexité, la science a besoin d'une forme de communication plus large que les seules publications scientifiques et surtout, d'un enseignement adapté à son évolution foisonnante. Thomas Kuhn le disait déjà dans son célèbre ouvrage, "la Structure des Révolutions Scientifiques", paru en 1962, les grands changements dans les modes de pensée sont catalysés par des enseignants, des communicateurs, des "hérauts" médiatiques qui favorisent l'essaimage des idées et la transition vers de nouveaux paradigmes.


Au début du 21ème siècle, la science se situe au coeur d'une telle transition. Deux approches de la recherche et de l'enseignement coexistent. L'une, analytique, linéaire et disciplinaire, héritée du 19ème siècle, est caractéristique de l'ancien paradigme. L'autre, systémique, complémentariste et pluridisciplinaire est propre au nouveau paradigme. A la métaphore de la pyramide et des organisations hiérarchiques structurant la recherche et l'enseignement, se substitue progressivement celle du réseau et des interdépendances entre noeuds et liens. Une globalité génératrice de diversités, mais également porteuse de nouvelles exclusions et de nouveaux risques d'homogénéisation culturelle. La structure pyramidale traditionnelle de la recherche et de l'enseignement à créé des fossés profonds entre disciplines scientifiques et entre chercheurs. Comme les grands arbres de la forêt, en compétition avec les jeunes pousses, les grands patrons de la recherche publique et privée, les "mandarins" de la médecine ou les grands professeurs de l'université, bien qu'ayant la mission de transmettre les connaissances, disposent aussi du pouvoir d'inhiber la croissance de jeunes talents naissant sur l'humus fertile de la création et de l'innovation. Grands rassembleurs, guides et prophètes, ils sont les pasteurs de la science. Comme les grands leaders politiques, industriels, philosophiques ou religieux, ils ont su regrouper les brebis égarées, guider les moutons de Panurge ou débusquer les moutons noirs. Ce rôle traditionnel de pasteur, lié à l'organisation de la société industrielle et à ses pyramides hiérarchiques, est moins adapté à la société informationnelle décentralisée et délocalisée en train de naître. Il faut aujourd'hui à la science et à l'éducation des passeurs pour guider les hommes dans les chemins tortueux de la complexité des connaissances et les dédales des réseaux interactifs.


Favoriser et accompagner cette transition du pasteur au passeur devient un enjeu déterminant pour les progrès de la science et son ouverture à la communication. La recherche doit réguler sa démarche encyclopédique d'accumulation des connaissances pour s'ouvrir à l'approche systémique de la recombinaison des savoirs. Le foisonnement des disciplines et le cloisonnement des secteurs rendent presque impossible la tâche essentielle de l'éducation qui est de transférer et de rendre accessible les connaissances. Quel spécialiste peut estimer aujourd'hui dominer sa propre discipline ? Quel enseignant a le temps et les moyens de se tenir au courant des nouvelles découvertes et des progrès réalisés dans la matière qu'il transmet à ses étudiants ? L'approche analytique traditionnelle mérite d'être complétée par des modélisations, des simulations et des synthèses regroupant des secteurs entiers de savoirs fragmentés. Les sciences cognitives, les sciences de l'information, les mathématiques de la complexité ou la théorie du chaos sont autant d'exemples récents démontrant les possibilités de rapprochement de disciplines séparées et l'ouverture de nouveaux espaces de recherche. L'ordinateur compte aujourd'hui parmi les outils essentiels de l'étude des systèmes complexes. Jadis le microscope et le télescope permirent  l'exploration de l'infiniment petit et de l'infiniment grand. Désormais l'ordinateur - nouveau macroscope - est l'outil fondamental de l'exploration de l'infiniment complexe. Connecté aux réseaux interactifs multimédias internationaux, il peut rapprocher les chercheurs et interféconder les disciplines scientifiques. Mais en même temps, il crée un océan d'informations au sein duquel la science peut se noyer par excès de données. Avec l'ordinateur personnel relié à Internet, la logique d'acquisition des connaissances s'inverse : de la diffusion centralisée des informations on passe à la navigation individuelle et à l'interactivité avec l'ensemble des matières à acquérir. A cette démarche s'ajoutent les risques de superficialité des savoirs résultant de l'immensité et de la variété des champs de connaissance à explorer. Le "zapping" permanent d'une base de données à une autre ou le "surfing" sur les sites d'Internet réduisent les capacités d'intégration des connaissances, bases d'une véritable culture scientifique. D'où l'importance du rôle des médiateurs susceptibles d'ajouter du sens à toute démarche personnelle d'apprentissage.


Le passeur est un  médiateur et un intégrateur. Il favorise l'intégration des données en  informations, des informations en savoirs, des savoirs en connaissances et des connaissances en cultures. Il aide à naviguer dans les méandres des réseaux et à collecter les informations. Le passeur est ainsi pilote ou co-explorateur des nouveaux espaces du savoir. Chaque personne, reliée aux autres par l'interconnection des ordinateurs et des réseaux de télécommunications, peut devenir un passeur. Chacune a la possibilité de conquérir les nouveaux espaces interactifs qui s'ouvrent à la science et à la communication. Ces espaces dématérialisés sont souvent considérés comme déshumanisants et générateurs d'exclusions. Mais il existe aussi un espace intérieur partagé par les utilisateurs des réseaux de la société informationnelle. A la conquête de l'espace, extérieur et sidéral, symbole de la société industrielle et militaire, se substitue aujourd'hui la conquête de l'espace intérieur, celui des connaissances partagées en réseaux. La science et l'éducation peuvent s'en trouver bouleversées. Déjà, la restructuration de la recherche, l'apparition de nouveaux modes d'enseignement, l'accélération des découvertes ou la diffusion des résultats, sont catalysés par la mise en réseau des universités, des centres de recherche ou des écoles. Il devient vital pour un pays de favoriser par tous les moyens l'avènement de la société informationnelle. Ce changement de paradigme est aussi un changement de société. Sous la protection des pasteurs et guidés par eux, les hommes des sociétés hiérarchisées risquaient de perdre la capacité d'exercer leurs responsabilités. Dans l'ère des réseaux, chacun, tour à tour profane ou initié, conduits par les passeurs à travers les interconnexions, circonvolutions et tourbillons du labyrinthe des connaissances, peut retrouver le plein exercice de sa liberté créatrice.


Un des grands enjeux de la science du 21ème siècle sera de réussir cette transition entre un modèle sociétal hiérarchique et territorial et une communauté informationnelle ouverte et personnalisante. Il lui faudra pour cela, non seulement maîtriser les nouveaux outils de communication et de gestion de la complexité, mais aussi renforcer la complémentarité entre le monde virtuel et le monde réel, afin de resserrer les liens affectifs et sensibles qui construisent la qualité relationnelle de toute communauté humaine.


Engagé dans la course aux nanotechnologies, à la bionique ou à la biotique, l'homme va-t-il être jaugé à l'aune de l'humain ou de la machine ? L'environnement que nous transformons nous transforme en retour. Nous ne sommes déjà plus les mêmes avec Internet et les outils portables de communication. De même que l'imprimerie, le téléphone, la télévision et l'ordinateur nous ont changés de manière irréversible, les nanotechnologies, la vie artificielle, les biorobots, les prothèses implantables où les vêtements communicants sont en train de nous reconstruire. Nous sommes en train de réinventer l'homme. Mais de quel homme va-t-il s'agir? Un individu relié à une entité plus grande que lui dans une symbiose d'un nouvel ordre ? Ou un être fragile dominé par une organisation biocybernétique qui contrôlerait tous les aspects de sa vie ? La meilleure façon de prédire l'avenir est encore de l'inventer. C'est pourquoi il nous faut comprendre de tels enjeux scientifiques et technologiques afin de nous responsabiliser de manière individuelle, collective et solidaire, pour construire notre futur plutôt que le subir.

 

Joël de Rosnay

Conseiller de la Présidence
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – La Villette – Paris – France
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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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