Autoroutes Electroniques : Croissance évolutive ou construction de Novo

Article de Joël de Rosnay sur les autoroutes de l'information, 9 janvier 1995

La mobilisation des gouvernements et des grandes entreprises internationalespour la construction des autoroutes électroniques dépasseles seules considérations techniques ou financières : elleconstitue un véritable enjeu de société. On voit s'affronterdeux conceptions du lancement et de la gestion des grands projets. D'unepart une approche empirique et pragmatique procédant par croissanceprogressive de réseaux, d'autre part la centralisation des décisionset des moyens, caractéristiques d'un mode de fonctionnement technocratique. 


Les réseaux télématiques multimédia sont dessystèmes de communication qui concernent directement les citoyens impliqués à domicile par l'utilisation de leurs ordinateurs,téléviseurs ou téléphones. On ne se trouve plusdans le cas des réseaux de transport ou de distribution d'énergie,monopoles de l'État. Les usagers sont des acteurs déterminants du processus de mise en place de tels réseaux. La question, simplement posée, est la suivante : les autoroutes électroniques doivent-ils "émerger" des interconnexions et des applications des usagers ou bien être construits de novo et dans leur capacité maximale pour permettre la plus forte densité d'un trafic encore hypothétique ?  
Les américains ont fait des autoroutes électroniques un projetpolitique. Les déclarations du vice-président Al Gore à ce sujet sont claires : les "informations highways" doivent devenir un des moyens permettant aux États-Unis de reconquérir des marchés perdus aux japonais et de relancer l'économie. Le National Information Highway Act est prévu pour présenter des effets analogues à la législation qui permit, au moment du "new deal", d'interconnecter les autoroutes entre états américains. Mais pour les info highways les investissements sont colossaux. La fibre optique permet, certes, des débits importants, mais il va falloir câbler des milliers de km2. D'où la fièvre qui a saisi les gouvernements et leurs experts pour raccorder leurs pays, à l'image des États-Unis, aux grandes voies de communication de l'avenir. 


Un des défis technologiques des autoroutes électroniques est constitué par la vidéo interactive. En théorie, pour faire passer de l'image animée et du son sur une base interactive (films, télé-achats, éducation, sports, visiophonie,téléconférences) il faut des circuits à large bande. L'ATM (transfert en mode asynchrone) et la fibre optique sont évidemment les plus à-même pour répondre aux besoins. Mais la compressiondes données, grâce à des algorithmes de plus en plus puissants, a fait des progrès considérables au cours des dernières années. Il est courant aujourd'hui de recevoir de l'image et du son par le réseau téléphonique commuté (RTC) grâceà un modem au standard V 34, soit à 28.800 bits par seconde. Que nous réserve la technique en ce domaine ? La compression MPEG,fractale, holographique où les ondelettes devraient faire encore progresser les taux de compression, ce qui réduirait ou retarderait la nécessité de la fibre optique. Déjà Internet offre de l'image et du son. On constate qu'il existe aujourd'hui une forte demande pour du texte et de l'image fixe à partir du simple réseau téléphonique. La télévision interactive multimédia par le câble est, elle, à ses premiers essais : les projets de Time-Warner à Orlando, par exemple, commencent juste à être mis en application. 


La compression de données est en train de bouleverser le paysage des réseaux. Là où les experts prévoyaient essentiellement de la fibre optique, les usagers semblent se contenter du réseau téléphonique commuté et de modems V34. Les expert sont peut-être vu trop grand avec les autoroutes électroniques.Le public n'est sans doute pas encore prêt. Ses demandes paraissent plus limitées que ne l'imaginaient les techniciens, pensant que "si c'est disponible, les gens vont le vouloir". C'est pourquoi il est important de comparer le coût de la construction d'autoroutes électroniques avec celui de l'évolution, de la croissance et de l'interconnexion des systèmes existants. Avec des programmes trop ambitieux on risque de s'engager sur des voies irréversibles, alors que de nombreuses solutions plus simples et efficaces fonctionnent.  
De manière schématique il existe deux approches pour la construction des autoroutes électroniques. La voie "ascendante" (bottom-up), de type Internet et la voie "descendante" (top-down), généralement privilégiée par les ingénieurs des télécommunications. 


Internet s'est construit spontanément, par croissances successives. C'est un phénomène d'émergence. Personne ne possède le réseau et personne ne le contrôle. Comme un système neuronal, Internet est tissé de ramifications qui vont d'un usager individuel à des groupes, de groupes à des réseaux nationaux et internationaux. Ce mouvement crée la logique de l'hyper-réseau. La croissance d'Internet a été enclenchée par la conjonction de deux systèmes techniques : l'information distribuée en réseau et l'hypertexte. Ces deux applications étaient déjà utiles séparément, mais leur association a engendré un système mondial doté de propriétés particulières.La distribution d'informations par des serveurs interconnectés était déjà largement en usage dans le monde scientifique mais il n'existait aucun moyen pratique permettant de passer de l'un à l'autre en réutilisant des documents correspondant à un travail en cours. Dans un autre domaine et de manière indépendante, des développeurs de logiciels travaillaient à la mise au point de logiciels hypertextes grand public faciles à utiliser. Dans un hypertexte, l'information se présente sous forme de fiches portantdes "pointeurs" sur lesquels il suffit de cliquer pour passer à d'autres fiches contenant des informations reliées à celles dont on est parti. C'est l'association du concept de serveurs d'information reliés en une toile d'araignée mondiale (le Web) et de l'hypertexte qui a produit un effet catalytique. A partir d'un document accessible sur un serveur, l'utilisateur a la possibilité de naviguer d'un texte (et d'un serveur) à l'autre en cliquant sur les pointeurs, véritables carrefours d'information interconnectés les uns aux autres à l'infini. Les voies d'information à haut débit découlent d'un tel besoin. Les autoroutes électroniques ne peuvent être considérés comme une nécessité à priori. Ils naissent des usages. Les interconnexions résultent de l'imagination des usagers et des nouvelles applications qui nourrissent le réseau.Capacités de débits accrues et applications vont de pair.Si la nécessité d'échanger de la vidéo interactive se fait sentir grâce à de nouveaux logiciels (comme "CU-seeme"), des algorithmes de compression peuvent être alors mis au point ou des lignes nouvelles à haut débit ouvertes. 


L'autre approche ("descendante" ou top-down) part de la théorie ou d'un modèle existant. On prévoit que dans l'avenir la nécessité de transferts à hauts débits se fera sentir. Mais àquelle échéance ? Et quel degré d'investissement préalable sera nécessaire pour mettre en place les services prévus par les ingénieurs ? Quels études de marché le font ressortir? Les usagers ne connaissent pas leurs besoins. Toutes les études sur les besoins d'équipement informatique le démontrent. Ceux-ci naissent avec l'usage d'un ordinateur personnel. Rarement avant. Multimédia et réseaux sont aujourd'hui les principaux catalyseurs du développement de la micro-informatique personnelle. Le CD-rom stimule les ventes de micro-ordinateurs équipés de lecteurs. Les éditeurs électroniques proposent alors des catalogues de programmes plus fournis, ce qui favorise la vente des ordinateurs. On observe la même situation pour les réseaux : plus de personnes disposent de modems plus s'accroît l'intérêt de se connecter. Pour les autoroutes électroniques on ne peut connaître à l'avance les demandes. D'où l'existence d'un cercle vicieux difficile à briser. La meilleure voie n'est pas non plus l'expérimentation locale sur quelques services. Mais plutôt la connexion globale à des grands réseaux, simples et peu coûteux, permettant l'échange de textes et d'images ainsi que l'accès à des bases de données. Des systèmes d'évaluation sont indispensables et doivent être mis en place dès le début des raccordements. 
Dans ces processus, le rôle des usagers apparaît essentiel. Il est évident sur Internet. Chaque innovation est un patrimoine commun qui rend le système plus performant. En revanche, dans les systèmes top-down il faut faire confiance aux normes émises par les ingénieurs, tenir compte des accords entre pays. Ce qui complique et parfois entrave le développement des réseaux. On l'a vu pour le téléphone GSM ou pour la TVHD. Les techniciens estiment qu'il faut leur faire confiance parce qu'ils "savent faire". Les commerçants parce qu'ils "savent vendre" et les politiques parce qu'il savent "décider" des investissements à long terme et des quotas de programmes. Et l'usager dans tout cela ? Quand est-il consulté ? Lors des études de marchés ? Au moment des expériences sur le terrain ? Ces expériences sont limitées et présupposent les résultats. Une façon efficace de faire émerger des réseaux d'usagers et les inforoutes qui les relient est de créer des systèmes ouverts. Des systèmes dans lesquels les logiciels de base sont accessibles par téléchargement (freeware) et qui reposent sur des normes standard permettant à chacun de se connecter, quel que soit son matériel. Il faut faire confiance à l'intelligence des utilisateurs. Ils trouveront des voies nouvelles auxquelles les promoteurs du réseau n'avaient pas pensé. Il faut savoir catalyser l'intelligence collective. L'exemple d'Internet est probant.  


La bataille pour les autoroutes électroniques illustre deux formes de management de la complexité. D'une part la recette jacobine, cartésienne et centralisatrice. D'autre part le tâtonnement empirique et "bricoleur",marque de l'évolution biologique. Le juste équilibre se trouve sans doute entre les deux. Il faut en même temps des décisions centralisées et des initiatives locales venant des usagers. Fragmentée par ses monopoles de communications l'Europe semble avoir choisi la voie traditionnelle. Avec le développement d'Internet l'Amérique donne au monde une belle leçon de pragmatisme. D'ici à quelque sannées Internet pourrait jouer un rôle de fédérateur, de plaque tournante des autoroutes électroniques, à partir de laquelle on atteindra les autres sous-réseaux. L'évolution quasi biologique de l'hyper-réseau aura alors pris de court celle de la construction des voies royales de la communication.

 

Joël de Rosnay

Conseiller de la Présidence
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – La Villette – Paris – France
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Joël de Rosnay, créateur en 1964 du Surf Club de France, soutient la Surfrider Foundation en lui reversant l'intégralité de ses bénéfices sur la vente des t-shirts Surf Club de France
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